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Une Critique politique du film « Mignonnes » par une blogeuse afroféministe portée disparue

Gros plan sur le visage de Fathia Youssouf.

Un visage printanier, dans lequel se dessine subtilement, les traits anguleux d’une nubilité en pleine éclosion. Un visage qui n’a pas encore révélé tout son éclat… telle une chrysalide en pleine métamorphose. Fathia Youssouf explose littéralement l’écran par sa beauté solaire et son jeu sincère. Mais voilà que sa bouille à demi enfantine s’éclipse derrière la pantomime aguicheuse, la bouche sensualisée par un index gauchement accroché à la lèvre inférieure et les yeux de plus en plus racoleurs. Elle, c’est Amy, le personnage principal du film « Mignonnes » réalisé par Maïmouna Doucouré, une femme française d’origine sénégalaise.

Fathia Youssouf, interprète Amy dans le film « Mignonnes », en salles depuis le 19 août 2020

Sorti dans les salles depuis le 19 août 2020, il narre l’histoire de Amy, une pré-adolescente de 11 ans, en quête d’identité, à travers le passage à la féminité. Entre chaos personnel, suite au second mariage de son père polygame, au détriment de sa mère vaporeuse voire absente… et l’éducation traditionnelle stricte qui lui est imposée, Amy s’enfonce dans les méandres de l’hypersexualisation précoce.

Le plan se desserre et c’est le corps pré-pubère de Amy que l’on voit : le short court laisse apparaître de longues jambes fines, les poses sont sensuelles. Les mouvements sont fluides et mal assurés malgré la conviction de bien faire et le mimétisme assurément passionné.

La scène s’éternise. Je suis gênée, je gesticule sur mon siège, mal à l’aise. Je détourne le regard, je le cherche autour de moi. Ma sœur, à mes côtés, est hébétée, perdue par le propos qu’elle qualifie de décousu. Mon regard se pose à nouveau sur ces hommes venus seuls à cette séance de cinéma. Lorsque je les aperçois en arrivant, je suis agréablement surprise de voir 5 hommes seuls, venus découvrir le travail cinématographique d’une des rares femmes noires du milieu français. Je n’avais vu aucun extrait du film, aucune bande-annonce, encore moins lu ou entendu la polémique autour du film sur les réseaux sociaux. C’est parce qu’une amie m’a partagé l’interview de Madame Doucouré sur le média Fraîches et aussi par la volonté de soutenir une sista, que j’ai persuadé ma sœur de voir le film ce vendredi-là.

Je ressors de la salle obscure chamboulée, presque énervée. Le besoin de partager mon ressenti sur mon compte facebook est vif. Je veux connaître d’autres avis. Mon post suscite immédiatement un grand nombre de réactions parmi mes abonné-e-s. A lire certain-e-s, mon malaise sonderait une forme d’hypocrisie voire de la lâcheté face à un problème d’envergure.

Serais-je dans le déni ? Aurais-je peur de cette réalité crue qui interpelle notre société et chacun d’entre nous, adultes ? Serais-je une couarde ?  Moi, qui ne connaît que trop bien ce phénomène, en tant qu’enseignante d’un collège classé REP, situé dans un département d’Île-de-France où un réseau prostitutionnel impliquant des lycéennes et des collégiennes fut démantelé en 2018. 

Les longues scènes des corps de fillettes pré-ados hypersexualisées serviraient à choquer, dénoncer, éveiller. L’ écran, outil de communication de masse rendrait possible une condamnation unanime et pourrait même endiguer la propagation de cette pratique révoltante chez les plus jeunes.
Pourtant dans le film, la réalisatrice illustre habilement le rôle néfaste de la médiatisation de cette sexualisation précoce, notamment à travers les réseaux sociaux.

Alors pourquoi reproduire dans le détail, sur un grand écran, ces moments d’enfants qui s’approprient trop tôt les codes de la sexualité. Pourquoi offrir à un vaste panel d’adultes ce spectacle de petites filles hypersexualisées ?

La description serait salutaire pour voir l’étendue des dégâts, me dit-on… Mouais… Non seulement j’ai l’impression d’être une voyeuriste qui assiste à un spectacle sordide et participe à la choséification de ces petites actrices en herbe, mais j’ai aussi l’impression qu’elle me plonge dans une culture de la pédocriminalité sous couvert d’art conscientisé. Que la réalisatrice l’ait voulu ou non, par sa mise en scène, elle magnifie l’inacceptable et le banalise. Car, par essence, l’art vise à rendre beau n’importe quel sujet… même le plus déplorable.

Alors pourquoi ce besoin d’être dans la surenchère pour relater un problème social qui touche nos enfant-e-s ? La démonstration très poussive a t-elle un sens dans une société qui érige l’image en preuve irréfutable, en argumentaire ultime pour susciter des émotions fortes, des pétrifications, une insensibilité et un immobilisme effarent ? Quel sens a un tel film dans une vie quotidienne polluée par les représentations à connotation sexuelle, que ce soit dans les clips musicaux, la publicité, les photos Instagram, où la pornographie est, quant à elle, omniprésente. Bien-sûr que le spectateur est interpellé face aux déhanchés suggestifs des trop jeunes Amy, Angélique, Coumba et Jess. Il est troublé, certes, mais lorsqu’il ressort de la salle, que se passe t-il ?

En quoi positionner des petites filles inexpérimentées en situation d’objets, épiés, réprouvés, désirés par des adultes (les spectateurs) contribue-t-il à leur émancipation ? Qui sommes-nous pour les soumettre à notre regard alors que NOUS sommes à l’origine de la défaillance, que NOUS sommes responsables de ce phénomène inquiétant. 

Tout cela n’est que le reflet de l’âgisme qui gangrène notre société alors même que les filles et plus encore les filles racisées sont déshumanisées, majoritairement visées par les violences sexistes, racistes et classistes. 

Elles sont si peu prises en compte, que je me demande : a t-on pensé aux conséquences dévastatrices qu’une telle mise en scène pourrait avoir sur les actrices, dans leur vie personnelle ? Aux traumatismes possibles sur le long terme, même si Madame Doucouré a garanti la présence de psychologues lors du tournage, face à leurs réticences propres. Il me revient alors cette interview glaçante de Natalie Portman, victime d’une violence inouïe après la diffusion du film « Léon » de Luc Besson – qui, de mon point de vue, présente sans équivoque une relation pédocriminelle alors que les scènes y sont totalement platoniques. Cependant, à 13 ans, l’adolescente Portman devient la cible des pédocrimminels et subit un harcèlement sexuel continu.

Je regrette que Madame Doucouré, en tant que femme n’est pas réussie, par son art, à sortir du schéma patriarcal qui explore aux dépends des opprimé-e-s, soumet en objetifiant – désolé si cela n’est pas français – au lieu de donner plus d’agentivité et d’autonomie aux petites filles, premières concernées. Malheureusement, ce sont elles qui doivent en payer le prix. Quid des hommes TOUS bénéficiaires du patriarcat.  Quid des agresseurs, Quid des pédocriminels qui s’abreuvent de cette hypersexualisation néfaste… Au contraire, ils sont absents, invisibles, assis confortablement sur leurs sièges douillets. L’ordre social patriarcal est préservé et même légitimé. L’invective populaire contre eux, leur mise au ban… Ce sera pour une prochaine fois.

Maïmouna Doucouré, réalisatrice de l’excellent Maman(s), plusieurs fois récompensée.

Pour que l’art populaire, brisé par le capitalisme ,sorte de son mutisme , il faut sérieusement que NOUS, SPECTATEURS, exigions un art pointilleux, à la réflexion complexe, loin de la narrative descriptive spectaculaire et où chacun examine ses biais, ses construits pour mieux se décentrer. Je ne sais pas si ce que je recherche est un art révolutionnaire mais je rêve d’œuvres où les plus affaiblis sont pensés par eux-mêmes, politisés et maîtres de leurs productions culturelles.

J’en demande beaucoup, je le sais mais en ce début de nouvelle décennie, il est temps de s’extasier d’un cinéma où des réalisatrices et des réalisateurs sont capables de changer leurs pratiques représentationnelles lorsqu’il s’agit d’individu-e-s subalternisés et puissent proposer des formes et des mises en scène novatrices au service d’une véritable émancipation des plus dominé-e-s.

Madame Doucouré avait là un sujet compliqué, très difficile à traiter. Je ne le nie pas et je salue même le courage dont elle fait preuve face aux innombrables critiques négatives, insultes et tollés. Une vendetta hypocrite et possible car Madame Doucouré est une femme noire. Un Luc Besson, homme blanc aisé promu « monstre sacré » du cinéma français à l’international, n’a jamais été inquiété pour un long métrage aussi problématique que « Léon » alors qu’il vivait une relation avec une adolescente de 15 ans. Sans parler des figures de Lolita très populaires dans l’imaginaire et la culture française, incarnées entre autres par Vanessa Paradis et consorts…

Le film n’est pas entièrement à blâmer. Le drame de la polygamie fait résonnance au réel et doit plus que jamais être abordé du point de vue des femmes, par les femmes et pour les femmes. Cela fait du bien aussi de suivre le cheminement d’une pré-adolescente noire qui flippe, rit, pleure, questionne…Toutefois, dans la thématique générale du film, l’hypersexualisation, je vois cette trame de la polygamie comme du sensationnalisme, qui relève du stéréotype pour expliquer une des causes du mal être des petites filles noires – en l’occurrence. 
On est encore dans l’étrangeté, le rapport à cet Autre diamétralement opposé à ce nous alors que de mon expérience, le problème transcende les couches sociales et raciales mais se traduit différemment d’une strate à une autre…

Ne nous leurrons pas, nous sommes toutes et tous empêtrés dans nos schèmes qui nous dépassent mais ne sont pas insurmontables. Même si la route me paraît longue avant que la dignité, l’empathie et le respect soient des valeurs au fondement de nos sociétés, aujourd’hui malades du consumérisme, implacables, violentes et mortifères

Je réitère, il ne s’agit pas d’un pamphlet contre le travail de Madame Doucouré mais d’une réflexion politique sur un écueil artistique trop répandu. En tout cas, grâce à son film, un débat s’est amorcé et cela est positif. Je remercie celles et ceux qui ont discuté avec moi. Vous m’avez permis de me poser enfin pour recommencer une activité qui me passionne plus que tout : ÉCRIRE.

Quand la justice française met en danger la vie des petites filles noires (partie II) – Briser le tabou des violences sexuelles dans la communauté afrocaribéenne

Dans la première partie, j’expliquais en quoi la décision du tribunal de Meaux d’acquitter le violeur de Justine* était un acte odieux d’injustice et de perpétuation des violences à l’encontre des femmes noires, sous couvert d’excuses racistes. Cette affaire est aussi l’occasion de comprendre ce qu’est la misogynoir, de comment elle empoisonne la vie des petites filles noires. Mais il y a un poison bien plus insidieux qui est révélé par cette histoire douloureuse : les violences sexuelles et la pédocriminalité dans la communauté afro-caribéenne.

*Le prénom de la victime a été modifié

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