PUBLICATION DE MON ARTICLE PARU DANS LA REVUE « DEVOIR DE MÉMOIRE » SUR L’ESCLAVAGE TRANSATLANTIQUE ET POUR LEQUEL JE N’AI PAS ÉTÉ PAYÉE (Dont une grosse partie des contributeurs)

PS : Je m’excuse de ma longue absence mais j’ai eu beaucoup à faire dans ma vie IRL😀 j’espère revenir bientôt ! Merci à celles et ceux qui pointent le bout de leur nez sur mon blog ♥️♥️♥️

Le racisme, fils de l’esclavage

Si une histoire paraît taboue en France, c’est bien celle de la déportation des Africain-e-s vers les colonies d’Amérique et leur mise en esclavage, à partir du XVe siècle de notre ère. Une histoire si taboue qu’elle est quasi inexistante dans l’espace culturel et social français ! La très faible médiatisation des journées commémoratives telles que le 10 mai – journée nationale à la mémoire de la traite, de l’esclavage et de leur abolition (le 22 mai pour la Martinique et le 27 mai pour la Guadeloupe) montre à quel point l’histoire de l’esclavage des noir-e-s est à l’extrême périphérie de la mémoire collective française et reste cantonnée à une affaire de noir-e-s et/ou de DROM-COM. De même, le peu d’œuvres artistiques consacrées à ce pan de l’histoire, par manque d’investissements financiers et du désintérêt clairement exprimé par les tenants de la culture mainstream française, accentue l’apathie et entrave depuis des décennies une possible et nécessaire vulgarisation de l’événement. Cela se traduit aussi par une carence de départements universitaires, d’experts, de musées et expositions dédiés à l’histoire de l’esclavage.

Evidemment, l’École, lieu d’apprentissage par excellence, n’est pas en reste ! Abordée pour la première fois en classe de CM1, l’histoire de l’esclavage est trop souvent mise de côté par les enseignant-e-s, faute de temps car planifiée en fin d’année scolaire. Mais le plus alarmant a été la présentation officielle, en septembre 2015, de la première mouture des nouveaux programmes liés à la refondation de l’école. Cédant aux lobbies réactionnaires, attachés à une histoire strictement franco-centrée, le nouveau programme d’Histoire-Géographie éludait la question de l’esclavage en primaire, pour n’être vu que succinctement en classe de 4ème. Grâce à l’intervention du Comité National pour la Mémoire et l’Histoire de l’Esclavage (CNMHE) et de sa présidente, Myriam Cottias, le sujet est de nouveau inscrit dans le « cycle des approfondissements »[1]. Une telle occultation confirme que pour les métropolitains français, les DROM-COM et leur histoire ne font toujours pas partie intégrante de la nation française et de son histoire.

L’énergie déployée pour reléguer l’événement aux pages sombres de l’Histoire de France car il ne servirait à rien de ressasser le passé, qu’il ne faudrait pas incriminer la nation actuelle de fautes dont elle n’est pas directement responsable ou qu’il n’est pas question de se repentir, illustre le caractère éminemment politique de l’histoire de l’esclavage des noir-e-s. Par les réactions qu’elle suscite : exaspération, colère, honte, culpabilité, indifférence, on comprend bien que parler d’esclavage oblige le « pays des Lumières » à faire face aux contradictions qui ont accompagné sa construction « moderne ».

Comme tous les États de ce monde, l’État français s’est structuré sur le dos de certains groupes ethno-sociaux et si comme l’affirme la Constitution en vigueur, sa nation forme bien un tout indivisible, il se doit d’affronter « ce passé qui ne passe pas ». Car faut-il rappeler que depuis l’abolition de l’esclavage en 1848, les anciens esclaves et leurs descendants bénéficient de la nationalité française. Ce qui veut dire que dès le XIXème siècle, la France devient le deuxième pays occidental à posséder une importante communauté afro-descendante après les Etats-Unis. En effet, d’après l’estimation fournie par le CRAN – Conseil représentatif des associations noires – la France rassemble entre 3  et 5 millions d’afro-descendant-e-s ! Pourtant « noir-e » et « Français » sont difficilement pensés par les institutions…

Comment expliquer une telle dissociation ? Comment comprendre les incessantes discriminations subies par les populations afro-descendantes dans tous les domaines de la vie sociale ? Comment éradiquer le racisme systémique basé sur une hiérarchie d’ordre raciale… Ici le terme « race » désigne une catégorie sociale (donc non biologique mais construite) qui assimile les couleurs de peaux de blanche à noire à une série de valeurs, croyances, comportements traduits en stéréotypes, guidant les rapports des uns avec les autres… N’en déplaisent aux partisans de l’oubli, une lutte antiraciste sincère passe par la compréhension fondamentale que ces dynamiques sont un héritage de l’esclavage des noir-e-s. Nier que la négrophobie structurelle est le rejeton direct (certes déformé) de l’idéologie raciste bâtie à partir du XIVe siècle pour justifier et préserver l’esclavage des Africain-e-s durant quatre siècles, c’est condamner à l’échec la lutte pour l’égalité, la justice et la dignité des noir-e-s de France.

Mais pour admettre ce lien, il faut commencer par appréhender la spécificité de l’esclavage des noir-e-s d’Afrique par les Européens – et par la même occasion, casser l’argument douteux du « nous ne sommes pas les seuls à avoir esclavager les Africain-e-s, c’était très courant ! »

Pourquoi la traite des noir-e-s transatlantique se distingue t-elle des autres traites ? Pourquoi cet esclavage là se démarque des autres esclavages ?

Inscrit dans le mercantilisme naissant, l’esclavage transatlantique était à la base d’un commerce colonial prospère qui reposait sur l’exploitation d’une main d’œuvre abondante pour fournir les produits en vogue sur les marchés occidentaux (café, sucre, coton…). C’est ainsi que fut institué une logique quasi industrielle de la traite négrière, où la quête de rentabilité – peu de coûts pour un maximum de corps noir-e-s – s’est traduite par la déportation de 12 à 18 millions d’Africain-e-s entre le XVè et le XIXè siècle – d’après le CMHE.

Ce chiffre effrayant montre non seulement l’intensité et la férocité de ce commerce mais aussi son inhumanité… Et pour en arriver là, les Occidentaux ont dû noircir, rendre « nègres » les Africain-e-s. C’est à ce moment là que les peuples d’Afrique subsaharienne sont devenus les seuls peuples au monde, à être désignés par une caractéristique aussi unique qu’étrange – la couleur « noire » de leur peau… Alors qu’ils étaient connus voire présents sur le continent européen avant l‘époque moderne, pour la première fois, les Africain-e-s subsahariens ne venaient plus d’une région géographique ou d’une culture (comme le nom de l’ancêtre commun porté par la communauté permettait d’identifier) mais étaient juste des noir-e-s. C’est à ce moment là, que les Africain-e-s sont devenus une masse de corps noirs, nus, indistincts, dépeints comme des sauvages, sans civilisation et/ou qu’il fallait « reciviliser » par l’esclavage.

Une longue et efficace entreprise idéologique, corollaire à  la domination occidentale, a définitivement ancré la négrophobie dans le monde. Tout un imaginaire autour de la figure du noir-e est développé et entériné juridiquement en France, par le fameux Code Noir[2].  Celui-ci est le résultat concret d‘un arsenal de théories philosophiques, religieuses, sociologiques et anthropologiques visant à justifier  l’injustifiable, à expliquer pourquoi l’esclavage touchait « naturellement » les noir-e-s, pourquoi leur « race » les prédisposait à la servilité.

Voilà pourquoi, il faut considérer l’histoire de l’esclavage des noir-e-s, afin de montrer le non sens et le construit du « noir-e ». Être noir-e n’est pas une identité, existant par elle-même ou qui irait de soi…Être noir-e, c’est être perçu comme tel par le regard blanc. Être noir-e sous le regard blanc, c’est être assigné à des caractéristiques qui gomment les identités, cultures, environnements sociaux pour être réduits à des clichés dégradants, maintenant les noir-e-s dans un éternel statut d’infériorité. Avec l’esclavage, les noir-e-s sont résumés à des corps moches, nus, qu’on violente, tue, expose sans scrupules, des êtres humains sans histoire, sans raison. Et aujourd’hui, on a du mal à concevoir les noir-e-s comme PDG, cadres, top-models, scientifiques, leaders. À l’inverse, le blanc-he se construit comme référence normative de ce que serait l’humanité universelle… civilisé, doué de raison, beau, intelligent, au service du progrès…

Ces représentations forgées lors de l’esclavage et renforcées par la colonisation perpétuent au sein de la société française des pratiques inégalitaires, où la suprématie blanche s’appuyant sur un pouvoir exclusivement blanc excluant les noir-e-s (et se nourrissant de cette exclusion), des noir-e-s condamnés aux situations sociales et économiques difficiles. De même, les relations quasi exclusives des DROM avec la métropole, sur le modèle de la dépendance coloniale, avec une économie jalousement préservée entre les mains des Békés et le patronat métropolitain, maintiennent les noir-e-s dans le chômage, la violence et la pauvreté endémiques alors que les Antilles sont au cœur d’un continent en pleine ébullition économique.

Dans une France en pleine mutation démographique, culturelle et économique, où l’angoisse et la morosité semblent dominer, la question de l’esclavage des noir-e-s est au cœur même de son avenir ! Il est plus qu’urgent que la France se réconcilie une partie de ses citoyens pour qu’une véritable unité émerge, débarrassée de la négrophobie institutionnelle et idéologique qui gangrène toujours plus le pays [3] ! Ceci qu’elle le veuille ou non, ne serait-ce que par estime de ses Départements d’Outre-mer et de sa foisonnante et riche communauté afro –descendante, pleine de ressources.

[1] «Ecole primaire : l’enseignement de l’histoire de l’esclavage ajouté in extremis» par Sylvain Mouillard et Marie Piquemal, 8 octobre 2015, Libération.fr http://www.liberation.fr/politiques/2015/10/08/ecole-primaire-l-enseignement-de-l-histoire-de-l-esclavage-ajoute-in-extremis_1399837

[2] Le Code Noir et autres textes de lois sur l’esclavage, ouvrage collectif, 2006, Sepia eds

[3] Les propos de Henry de Lesquen dans l’émission Envoyé Spécial sur France 2 : « «L’explosion » du nombre de Noirs un danger « plus grave que l’islamisation » https://www.al-kanz.org/2015/10/09/henry-de-lesquen/

BET France, Othello, Comédie Française… Invisibles tant que nous serons Noir(e)s

OUIIIIIII, je sais ! Ça craint de OUF comment je me désolidarise de mon blog 😂 J’ai beau adoré le faire, être flattée par les diverses sollicitudes mais ÉCRIRE est pour moi un exercice intensément physique, où j’y mets beaucoup de moi… Mon cerveau bouillonne d’idées, je reformule mes phrases 600 fois, je me relis 1200 fois, je transpire, j’ai mal aux doigts et lorsque j’ai terminé, je suis traumatisée au minimum pendant un mois 😝😊 J’avais aussi besoin d’un énorme repos après une année de stage hyper dure dans le contexte après-Charlie… Ce fut une année en demi-teinte avec la bonne nouvelle de ma titularisation, ma nomination en poste fixe, dans un collège à 15 minutes de chez moi mais une très mauvaise soutenance et un master enseignement acquis in extremis… Je me suis donc demandée si il ne serait pas plus simple que je réorganise mon blog en le dotant d’une nouvelle identité visuelle à l’image de ma personnalité et de mon univers. Mais cela requiert de l’argent et du temps… Je ne vais donc rien avancer et encore moins promettre quoi que ce soit ! Fini le blabla, je vous dirai tout quand je serai enfin passée à l’action 😜 En attendant, je publie quelques textes parus dans diverses publications ou encore des textes longuement conservés dans mon dossier « brouillons » 

Pour commencer, voici une tribune écrite à 12 mains avec les copines afroféministes Afro FlyAmandine GayClumsyÉmyFania Noël et Mrs Roots 😊


En cette rentrée 2016, il est intéressant de voir à quel point la France a un énorme souci avec ses noir-e-s. Entre le white washing d’Othello (Unique pièce de théâtre du répertoire classique français qui met en scène un homme noir, et pose donc les questions de la couleur de peau, de l’esclavage et du colonialisme, est interprété dans la version 2016, par un homme blanc, Philippe Torento car il s’agirait d’une simple intrigue de jalousie masculine 😑Je vous renvoie à ce très bel article http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/10/16/pas-de-noirs-sur-scene-le-theatre-francais-est-il-raciste_4791000_3212.html ) et le lancement de la chaîne BET France sans noir-e-s dans staff on voit comment la négrophobie structurelle se manifeste par une violence symbolique continuelle qui ne cesse de se renforcer : l’invisibilisation des noir-e-s même dans leurs propres cultures et histoires ! C’est pourquoi, nous avons tenu à rappeler la triste et constante relégation des noir-e-s dans l’espace culturel et social de la France en le plaçant dans le contexte historique de l’esclavage et celui du refus d’un capitalisme noir comme solution à nos problèmes !

Bref « Nous demandons plus que la représentativité, nous exigeons le respect ».


 1. Evrything but the burden (Tout sauf le fardeau)

La divulgation d’une photographie de l’équipe de BET sans Noir(e)s (BET qui rappelons-le signifie « Black Entertainment Network » à savoir « Chaîne de Divertissement Noir ») est on ne peut plus édifiante. Même pour le métier d’animateur télé sur une chaîne censée leur être dédiée, les Noir(e)s ne sont pas dignes d’être sélectionné(e)sSortir une fois de plus les Noir(e)s du cadre de la photo, c’est nier leur existence. Le faire en brandissant un multiculturalisme de façade, c’est aussi perpétuer cette idée que les Noir(e)s devraient se contenter des miettes de représentativité qu’on leur accorde. Force est de constater que notre pays est une nouvelle fois frappée d’amnésie sélective quand il s’agit de la représentation des racisé.e.s sur le petit écran. Ainsi, ceux qui applaudissaient hier l’arrivée d’Harry Roselmack sur TF1, signe d’une prétendue évolution vers une société post-raciale, sont les mêmes qui, aujourd’hui, remettent en question l’indignation des communautés noires qui refusent de se laisser écarter du petit écran.

2. L’impact de la non-représentation et le message envoyé aux jeunes racisé(e)s

À l’heure où le CSA dénonce la monopolisation des écrans par une majorité « d’hommes blancs de plus de 50 ans », les communautés noires voient une fois de plus leur existence et leur légitimité remise en cause. Nous écrivons cette tribune pour qu’il ne soit plus possible de prétendre que nous n’existons pas. Nous ne pouvons plus accepter de n’apparaître sur les écrans que lorsqu’il s’agit d’alimenter et de divertir l’imaginaire colonial, stéréotypé voire parfois carrément raciste français. De Fatou la Malienne à Samba en passant par Bande de Filles et Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu ? pas de salut pour les Noir(e)s en dehors de ces représentations qui ne confrontent pas les structures de dominations. Cette revendication d’être les auteur(e)s et agent(e)s de nos narrations et de notre représentation sont régulièrement présentées comme relevant des blessures égotiques et de la « victimisation ». Nous insistons sur leur caractère politique et sur la nécessité de se soucier de l’impact de notre invisibilisation sur l’ensemble de la société française.

Grandir sans se voir représenter nulle part, du théâtre à la télévision en passant par la littérature, ou pis, en étant constamment soumis aux même clichés nous conduit à nous interroger sur la valeur de notre existence. Dès lors, comment se construire quand la société ne porte aucun intérêt à nos histoires, nos vécus ? Comment se projeter ? Enfants, nous avons tous eu ces phrases à la bouche : « Quand je serai grand, je serai … Je serai avocate, pompier, médecin, aventurière », parce que nous avons vu, entendu, des personnages de fictions qui nous ont marqué, plu, inspiré. Se reconnaître dans des héros et des héroïnes qui nous ressemblent permet l’ouverture au possible, permet de rêver et surtout d’asseoir son existence dans la réalité. En 2015, il faut cesser de nier la puissance de la télévision dans la construction d’un imaginaire collectif et son impact dans l’appréhension du monde dans lequel nous vivons. Et c’est bien la raison pour laquelle l’affaire du lancement de la chaîne BET France sans animateurs noir.e.s suscite autant de ressentiment. À l’ère de l’information rapide et accessible, le mépris et l’appropriation culturelle dont sont victimes les Noir(e)s depuis plusieurs décennies voire siècles, ne passe plus.

3. Les non-Noir(e)s et les cultures noires

Grâce à Internet et aux réseaux sociaux, nous, les premièr.e.s concerné.e.s, pouvons désormais nous inviter dans la conversation et pointer le grotesque de situations comme celle de BET : « La chaîne noire sans les Noir(e)s ». Comment peut-on encore prétendre « célèbrer » les cultures noires tout en niant l’existence des personnes noires ? Cette invisibilisation par une chaîne censée mettre à l’honneur les cultures et identités noires confirme que pour la France, les Noir(e)s ne valent rien et ne méritent aucune reconnaissance. Pis encore, d’après le communiqué de BET France, identifier les personnes et les cultures noires ferait le jeu du communautarisme. Un tel argument est révélateur de la négrophobie structurelle en France car qui prend soin de dénoncer le communautarisme blanc qui sévit sur toutes les antennes ? Personne. Pourtant, dès que nous exigeons l’acceptation de nos identités, le droit de pouvoir les porter haut et fièr(e)s, de les présenter nous-mêmes et d’en faire un bien lucratif, pour nous, nous sommes taxés de communautarisme. Dès que les Noir(e)s osent se fréquenter, voire même former des couples, se réunir en association, ou entreprendre au sein de leur communauté, le spectre du communautarisme est agité. Cette réprobation toujours plus prompte à émerger pour les Noir.e.s que pour les autres communautés a une histoire. Celle de la France esclavagiste. Doit-on encore rappeler en 2015 que l’article VII du code Noir nous interdisait de nous marier sans l’accord de notre maître ? Que l’article XII nous interdisait de nous réunir ? Et que l’injonction à accepter la supervision des Blanc(he)s et à considerer le métissage comme la voie de notre assimilation dans la nation française est d’une violence incommensurable qui s’inscrit dans l’histoire de notre pays ? C’est la raison pour laquelle la réponse précipitée de la présentatrice Hédia était hors sujet. Ce n’est pas sa couleur de peau stricto sensu qui a été remise en cause mais bien l’absence de Noir(e)s à l’écran. Effacer les Noir(e)s d’une chaîne qui se prétend « black » c’est nier et dépolitiser le caractère éminemment politique de la condition de Noir(e). Le/La Noir(e est une des catégories sociales inventées par les États occidentaux négriers et esclavagistes pour justifier leur entreprise de privation d’humanité et de déportation des Africain(e)s noir(e)s. C’est donc aussi cette histoire, née de la rencontre violente, de la domination et de la tragédie qui est au coeur même des identités noires. Promouvoir les cultures noires c’est, de fait, prendre en compte l’histoire des Afro-descendant(e)s noires de France, qui continuent à subir le racisme structurel et des discriminations directement liées à l’histoire esclavagiste et coloniale de notre pays.

Le chantage à l’assimilation biologique auquel sont constamment soumis les Noir(e)s (l’injonction au mariage mixte ou au métissage afin de prouver notre attachement à la France, par exemple) doit cesser. Le métissage n’est pas une solution au racisme structurel, d’autant plus que dans le cas des Noir(e)s, ce phénomène trouve son origine dans un des épisodes les plus traumatiques de notre histoire commune. Comprenez-nous bien : il est possible de créer une chaîne multiculturelle ou une autre pour les cultures urbaines. Mais s’il s’agit des cultures noires, comme le nom de la chaîne l’indique, elles ne doivent pas être un prétexte pour perpétuer le mythe raciste d’une communauté sans histoire et sans culture. Cette chaîne devrait au contraire être l’occasion de célébrer la résilience et la diversité des expressions culturelles des Noir.e.s. Comme Hédia, nous citerons Nelson Mandela: « Ce qui se fait pour nous et sans nous est contre nous »Car nous nous devons de rappeler que la condition de l’établissement d’une nation « arc-en-ciel », ou multiculturelle, c’est le respect de chacune des communautés qui la compose.

4. Le capitalisme ne nous sauvera pas

Comme à l’accoutumée lorsque ce genre d’affaire éclate, on nous ressort le classique : « Mais c’est de notre faute / On ne monte pas nos propres projets / On ne se soutient pas » etc. Le tout accompagné de comparaisons avec d’autres communautés. Pour rappel, nous vivons dans une société majoritairement blanche, assimilationiste et capitaliste. Pour réussir, il est nécessaire d’avoir du capital économique, dès le départ. Ce que les médias omettent souvent de dire quand le succès de compagnies telles que Facebook, Airb’n’b ou Twitter est mentionné, c’est que ce sont des personnes issues de familles riches qui les ont fondées. Lorsque vous entendez « j’ai investi toutes mes économies » veuillez comprendre : « j’ai vendu la maison de campagne de mes grands-parents et ainsi obtenu une mise de départ de 100 000€ ». La plupart des entrepreneuses.neurs sans capital économique, passent leur temps à engraisser des banques pour rembourser leur crédit.

La question de la solidarité dans la communauté noire n’est donc posée que lorsqu’il s’agit d’entrepreneuriat. Mais l’intégration au sein du capitalisme est-elle vraiment notre priorité ? Si les entrepreneurs/neuses noires sont soit aux abonné(e)s absent(e)s, soit silencieux.ses lorsqu’il faut monter au front contre la négrophobie, le colorisme, la mysogynoir, les violences policières et étatiques ; comment peuvent-ils/elles attendre de nous que nous soutenions leurs activités commerciales ? Et si les entrepreneurs.ses blanc(he)s se tournent vers nos communautés dans le seul but de les exploiter tout en les méprisant ; comment peuvent-ils/elles attendre de nous que nous ne protestions pas ? Nous ne sommes pas dupes, le capitalisme n’est profitable qu’à une infime partie de la population mondiale : la même qui a profité de l’esclavage et du colonialisme et qui profite aujourd’hui du néo-colonialisme et de l’impérialisme. Les Noir(e)s ont toujours été utilisé(e)s dans ce système comme force de travail et comme consommateurs/trices captifs mais la promesse d’enrichissement et de bien-être du capitalisme n’a jamais été pensée pour nous.

D’autre part, au-delà du capital économique se pose la question du capital social, il est donc peu probable statistiquement et structurellement que des Noir(e)s puissent monter une chaîne comme BET en France. Nous n’arrivons déjà pas à accéder aux salles de rédactions ou aux financements du CNC, alors imaginez un prêt pour monter une chaîne de télévision « communautaire » ! Bien entendu, en dépit de ces obstacles institutionnels, nous avons déjà commencé à refuser cette exclusion sociologique et médiatique pour créer nos propres médias et plateformes comme Trace TV, Ofive TV ou Afrostream, une division de MYTF1VOD qui comme BET produit aussi des fictions. Notons néanmoins qu’en dehors de Trace TV, les médias mentionnés ci-dessus sont uniquement accessibles sur internet et n’ont donc pas la même portée dans l’imaginaire collectif que les chaînes de télévision.

5. Nous demandons plus que la représentativité, nous exigeons le respect

C’est donc au nom de cette solidarité et de cette résilience intra-communautaire qui ne nous fait pas défaut que nous nous exprimons. Si nous n’étions pas solidaires cela ferait longtemps qu’il n’y aurait plus aucun(e)s Noir(e)s sur le continent américain, dans la Caraībe ou en France : des siècles d’esclavage, de ségragations et de négrophobie auraient eu raison de nous, de nos cultures. Nous sommes des peuples en luttes, qui ont été arrachés à leur famille, leur culture et leur continent mais qui ont survécu. Des peuples qui ont transmis dans la douleur, en transformant, s’adaptant, parfois en se perdant, mais toujours en résistant, en innovant et en refusant de mourir. La diaspora noire est la seule dont les productions culturelles s’étendent de la Colombie aux Comores, en passant par la France, le Canada, la Tunisie, Haīti ou la Côte d’Ivoire. LES cultures noires sont vivantes et diversent, elles se transforment et se transmettent en même temps.

Et c’est dans cet esprit de résistance et de résilience historique que nous appelons nous aussi au boycott. Nous sommes solidaires de tous les journalistes, productrices(teurs), camera(wo)men, ingénieur(e)s du son, secrétaires, comptables et tous les autres membres de nos communautés à qui on refuse du travail, non pas du fait de leur incompétence, mais pour la simple et bonne raison qu’ils/elles sont Noir(e)s. Le boycott est désormais le seul mode de protestation qui nous permette d’être entendu(e)s dans les sociétés capitalistes. C’est au nom de cette solidarité enfin, que nous exigeons que le mépris des communautés noires de France cesse, dans le domaine médiatique et artistique, tout comme dans le domaine de l’esthétique ou les femmes noires consomment 3 à 5 fois plus que les femmes blanches. Puisque nous n’avons pas droit au respect par simple décence, nous allons combattre les politiques négrophobes et le capitalisme avec le seul outil à notre portée : le boycott.

L’affaire BET est finalement une nouvelle occasion de célébrer notre résilience, notre créativité et la solidarité dont nous savons faire preuve au sein de la communauté Afro-descendante. Ne restons plus silencieux(ses), boycottons, travaillons à se soutenir et à créer des alternatives pour qu’enfin en France, les Noir(e)s puissent affirmer : « Par nous, pour nous et avec nous ».

http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/201015/bet-france-othello-comedie-francaise-invisibles-tant-que-nous-serons-noires?utm_source=dlvr.it&utm_medium=twitter