Foutez la paix au « nègre de maison » !

Et oui, pour ne pas changer, ce billet est de nouveau un coup de gueule 🙂

Bon, ceux qui me connaissent savent que je suis une fille très gentille – donc promis la prochaine fois que je vous parle, il sera question de mon amour inconditionnel pour l’écrivaine Léonora Miano, de mon régime alimentaire paléolithique, de mes derniers sons préférés et de comment ne pas être mariée à 30 ans *lol je blague* Enfin, je tâcherai d’être + légère avant d’attaquer la dernière partie de racisme culturel 😀

Donc aujourd’hui, je souhaite m’adresser à tous les gardiens de la pensée unique commentant les pages afros sur les réseaux sociaux. Et précisément, à TOI, la grande bouche planquée derrière ton ordinateur, qui insulte, à tout va, « nègre de maison », toute personne que TU juges aliénée.

Je tiens à t’expliquer pourquoi il serait cool que tu cesses d’utiliser cette expression qui se veut dédaigneuse car elle occulte toute la charge historique qu’elle revêt et en quoi ton attitude est contre-productive lorsqu’on s’affirme « anti-raciste » ou « conscientisé ».

Je sais d’où te vient cette sacrée manie de recourir à cette image archétypale de l’esclave noir américain. D’un célèbre discours du grand Malcolm X dépeignant le « nègre de maison » comme le couard, le traître, le miroir opposé du « nègre des champs ». Alors, c’est bien beau de se bâtir une solide base de connaisances en reprenant les idées les + percutantes de nos prédécesseurs mais elles ne sont pas exemptes de critiques et surtout elles doivent être replacées dans leur contexte.

Déjà, il est primordial de rappeler qui est ce fameux « nègre de maison », dans quel environnement il a émergé. Sa diabolisation est tout à fait compréhensible : dans une société validiste, quoi de plus rebutant qu’un individu totalement dépossédé de lui-même, incapable de penser à ses intérêts, devenu étranger à sa propre identité au point de croire que servir ses maîtres lui apportera avantages, ré-estime de soi ou un soupçon de bonheur et d’épanouissement dans une « civilisation » qui lui nie toute humanité.

Cependant, il est grave que certains d’entre nous, sous prétexte qu’ils aient passé 1h30 à larmoyer devant 12 years a slave, devant un épisode de Racines ou après la lecture de 2-3 écrits pensent tout savoir de l’esclavage des « Nègres », de ses réalités et de ses souffrances. Sans le moindre respect, ça caricature une partie de nos ancêtres de façon manichéenne alors qu’un des enjeux de la lutte est de réhabiliter leur mémoire, et ceci pour attaquer d’autres noirEs, ceux avec qui nous partageons le plus d’intérêts communs !

À force de reprendre des concepts bêtement, je me vois dans l’obligation de faire un petit rappel historique : l’économie de plantation, mise en place dans les territoires colonisés aux Amériques et basée sur l’esclavage des NoirEs, fut un système impitoyable où la plantation formait un véritable camp de concentration c’est-à-dire un lieu fermé où une population noire, déportée d’Afrique, y était regroupée, parquée afin d’y être exploitée jusqu’à la moelle épinière, subissant les violences arbitraires, les humiliations et la haine. Sans omettre le lavage des cerveaux, l’effacement des identités culturelles et la stigmatisation distillée, inculquée, rabâchée. C’est dans ce climat d’animosité quotidienne, d’oppression suffocante et aliénante, que la majorité des NoirEs a dû développer diverses stratégies pour ne pas péter les plombs ou se suicider, pour survivre tout en faisant en sorte que cette existence se rapproche le + de l’humanité qu’elle méritait.

Il n’est pas question de s’apitoyer sur une situation difficile à appréhender mais juste de comprendre avant tout en quoi nos jugements sont débiles depuis nos petites vies confortables face au « nègre de maison » aliéné dont l’attitude fut plus que rationnelle car il s’agissait de survie, d’une question de vie ou de mort !

C’est de ça dont nous parlons lorsqu’on invoque le « nègre de maison » et je trouve ça dégueulasse lorsqu’on a rien vécu de dramatique, de se contenter d’être assis sur son canapé pour distribuer des points à qui pense bien et de salir ceux qui ne pensent pas bien, en se servant d’une figure pathétique, certes, mais surtout tragique.

Sachant ça, je trouve assez triste de voir le film d’un réalisateur blanc, mettant en scène un ancien esclave, éduqué à l’héroïsme par un blanc anti-esclavagiste, qui affronte en dernier lieu le « nègre de maison » comme si c’était lui le fond du problème avec pour message implicite : « son éradication sera notre salut ».  Ceci est encore un moyen de se détourner des vrais coupables du racisme, ceux qui l’ont crée et en profitent encore aujourd’hui.

Il faudrait arrêter de diffuser ce stéréotype nocif qui sert toujours les mêmes, dans une stratégie du « mieux diviser pour mieux régner », en rétablissant les nombreux témoignages qui font part des actions de « nègre de maison » pour aider ses frères et soeurs des champs, des actes de subversion au détriment du maître et autres formes de résistance pas suffisamment spectaculaires pour faire l’objet d’une littérature entière ou d’un film.

Au lieu de ça, le « nègre de maison » est devenu un terme utilisé abusivement pour diviser les NoirEs. Certains n’ont rien d’autre à faire que critiquer sans rien écrire, sans rien apporter à la réflexion, sans se bouger en IRL dans les luttes anti-racistes et anti-coloniales. ça se contente de décerner des bons ou des mauvais points aux gens, selon des critères flous, souvent sans aucune légitimité, *non lire un bouquin de Cheikh Anta Diop ne suffit pas*, pour s’autoriser à harceler, calomnier, rejeter.

Assez désolant, d’observer que pour certains le militantisme consisterait à adhérer à un dogme et à pourchasser quiconque s’éloignerait de ce dogme… Tâche facilitée par l’anonymat que permettent les Internets, avec un « courage » qui ferait pâlir le neg´marron, au lieu d’oeuvrer pour que tou-te-s les noirEs aient les outils nécessaires pour contrer le système raciste.

Par ailleurs, je le dis haut et fort : « NOUS sommes TOUS des nègres de maison »

Lorsque nous consommons les produits industriels, dont les multiples marques te font croire à la pluralité et à la libre concurrence alors qu’ils appartiennent à cette petite oligarchie raciste et exploitatrice. Lorsque nous payons des impôts qui servent à entretenir une armée dont l’une des missions est de réaliser la politique impérialiste de la France, une police et une justice ouvertement racistes dès qu’elles font face à des faciès issus de l’immigration et de la colonisation.

Donc, je m’interroge… Concrètement que faisons-nous pour détruire ces injustices ? Sommes-nous de véritables résistantEs ou plûtot des êtres englués dans le système, l’air encore résigné alors que nous avons + de marges de manoeuvre à notre disposition qu’auparavant pour s’affranchir…

Vu les attitudes lâches qui se multiplient sur les Internets et le triste spectacle de guéguerres idéologiques que nous offrons alors oui nous ressemblons plus aux nègres de maisons qu’à des Kunta Kinte. À l’heure qu’il est, tous nous contribuons à bien entretenir la maison des maîtres, d’une façon ou d’une autre. Le reconnaître et l’assumer n’est pas une fatalité.

Gardez vos points « bon nègre » ou « mauvais nègre » ! Ce n’est pas sur ce créneau qu’il faut jouer mais bien sur la conscientisation de chacun. Le plus urgent est de saisir comment fonctionne le système raciste, de supporter ceux qui ont la force et les moyens de lutter contre celui-ci sans que ceux qui ne peuvent pas le faire ou ne veulent pas le faire subissent les injonctions, les accusations de traîtrise pendant que la suprématie blanche se porte toujours aussi bien.

Arrêtons de gâcher notre énergie dans des débats stériles sans fond, dans la comparaison des uns et des autres, dans l’agressivité et le trollisme permanents.  Nous ne sommes pas là pour édifier des caricatures de NoirEs intègres, valeureux ou je ne sais quoi. Nous sommes là pour rappeler que nous sommes avant tout des êtres humains, autonomes, singuliers aux vécus différents ! C’est pour cela que nous n’avons pas à converger pour tout et n’importe quoi afin de nourrir des idéaux eux-mêmes aliénés mais uniquement sur la lutte contre la négrophobie.

Alors, Oui pour dénoncer le noirE qui se complaît à servir de caution aux Blancs en véhiculant des idées racistes, oui pour rejeter le NoirE de service qui justifie le racisme et  les oppressions à l’encontre des NoirEs…

MAIS NON à l’utilisation de l’Histoire de nos ancêtres pour distiller la haine entre les NoirEs, propager la paresse intellectuelle et se détourner des vrais enjeux du combat anti-raciste.

 

 

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Auteur : manyyyyyyyy

Jeune trentenaire, enseignante, afroféministe et panafricaine, je m'attèle à ce que le monde et moi cheminions vers plus de justice, de paix et d'amour.

3 réflexions sur « Foutez la paix au « nègre de maison » ! »

  1. Qu’entends-tu par « Noir de service »? Je suis une « afropéenne » diplômée, j’exerce dans mon domaine et mon casier judiciaire est vierge. Je suis calme (un peu trop), un ton posé. Cependant, comme j’ai une apparence « atypique », des gens me tchipent ou disent que c’est à cause de gens comme moi que le racisme anti-noir continue (et c’est tous les jours!!). Je pense prendre soin de moi, mais cela ne semble jamais aller. Je ressens ma situation comme une injustice et j’ai l’impression d’être jugée en permanence quand je mets le nez dehors. Avant, je m’en foutais. Je suis une « Noire de service » qui fait avancer le racisme ??

Allez ! Tu as bien quelque chose à dire :-)

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