Vivre dorénavant avec la boule au ventre…

Ce post n’est pas une analyse des attentats. J’avais besoin d’écrire pour exorciser un mal-être diffus qui était là depuis bien longtemps et s’est transformé en angoisse permanente depuis ce jour funeste du mercredi 7 janvier 2015…J’avais aussi besoin de déclarer mon soutien aux victimes du drame ainsi qu’à TOUTES les VICTIMES quotidiennes de la violence impérialiste et capitaliste, celles dont on parle peu, dont on se soucie superficiellement. Et pour finir, j’avertis que j’ai désactivé les commentaires car l’émotion trop vive empêche les conditions d’un débat sain et productif. Toutefois, j’ai tenu à m’exprimer sur ces tristes événements impactant directement sur ma vie. 

Une tragédie a eu lieu ce mercredi 7 janvier 2015. Un attentat pour être exact.

Plus qu’un drame où des vies ont été arrachées, il s’agit avant tout d’un acte politique. Quel est son sens ? Quelles revendications portent ces assassinats ? Quel but poursuivaient les criminels ? Qui étaient-ils ? Que représentaient-ils ? Pourquoi et comment tout ceci a bien pu arriver en France ? Autant d’interrogations qui trottent dans la tête au delà du choc, de la sidération et de la tristesse…

Malheureusement, ces questions resteront sans réponses. Les assassins morts, il n’y aura donc plus de mises à jour publiques de l’enquête, encore moins de procès surmédiatisé, seul moment où l’on peut entendre les coupables expliquer leur geste, où des débats politiques, philosophiques, législatifs font rage permettant de mieux saisir, dans sa globalité, les enjeux de telles violences ou encore de comment le « pays de droits de l’Homme » est aussi un terreau de ces violences.

Malheureusement, passé le moment de l’effervescence émotionnelle, pour beaucoup de monde, il ne restera que le goût amer de l’incompréhension, de la frustration, des spéculations complotistes et des visages…Des visages d’hommes arabes et noirs plus ou moins barbus… La seule chose que les Français-e-s retiendront ce sont ces visages, ces couleurs de peau définitivement associées au mal absolu, à la sauvagerie, à l’ennemi intérieur…

La traduction politique de l’événement s’extériorise déjà par le durcissement du rejet et de l’intolérance des populations racisées, dans un contexte européen de haine envers les « minorités » particulièrement exacerbée (manifestations islamophobes monstres  en Allemagne, percée impressionnante et inquiétante des partis d’extrême-droite en Scandinavie, Autriche, Hongrie et Suisse notamment), l’expression plus que jamais virulente du racisme et de l’islamophobie, déjà en oeuvre à l’heure qu’il est… cf. les attaques de plusieurs mosquées suite à l’attentat, les ratonnades, les agressions de femmes voilées.

Désormais, l’événement justifiera les discriminations envers les populations arabes et noires : certains propriétaires ne se gênent déjà plus pour expulser leurs locataires basané-e-s, les employeurs n’hésiteront plus à jeter directement à la poubelle les CV aux noms trop exotiques, la police intensifiera ses contrôles au faciès tandis que les juges seront encore plus intraitables envers les racisé-e-s « hors la loi ». La brèche ouverte depuis des décennies, légitimant un système raciste et profondément injuste, s’est transformée avec la tragédie en un trou béant où s’engouffre une grande majorité des gens dont un nombre important de mon entourage, notamment les collègues de travail. Et c’est assez flippant de constater qu’autant de professeur-e-s sont enclins aux amalgames, au rejet et au racisme… Flippant car l’enseignant-e n’est pas et n’a jamais été cette figure progressiste, prompte à la réflexion…

L’avenir paraît sombre, peu importe ce qu’on en pense, il y a bien un après-7 janvier.

En tant que femme noire, militante antiraciste, afroféministe et panafricaniste, cet après-7 janvier, c’est celui de l’effondrement total en la foi de jours meilleurs et la conviction personnelle que mes jours sont comptés.

L’après-7 janvier, c’est recevoir les SMS d’une mère éplorée refusant d’allumer la TV ou d’écouter la radio car non seulement cette violence affecte les coeurs mais surtout parce qu’elle est associée – volontairement ou non – par les médias à notre couleur de peau et donc implicitement à nous citoyen-ne-s français-e-s de seconde zone. L’après-7 janvier, c’est entendre les souhaits silencieux de certain-e-s pour qu’aucun-e noir-e ne soit impliqué dans les attentats lorsque la nouvelle fut annoncée parce qu’au fond de nous-mêmes, nous savons bien que la réaction « naturelle » serait le renforcement de la négrophobie… L’après-7 janvier, c’est être sans arrêt inquiète pour ses ami-e-s musulman-e-s, prier pour qu’illes ne courent aucun danger et se sentir impuissante quand l’un-e d’eulles raconte la dernière attaque islamophobe dont ille a été la cible… L’après-7 janvier, c’est la certitude que ceulles qui n’étaient pas ouvert-e-s à la remise en question de leurs privilèges, attaché-e-s à un anti-racisme de pacotille, paternaliste et moralisateur ne se gêneront plus pour exclure sans le moindre scrupule, ces générations de raclsés-e-s français-e-s pétris de valeurs républicaines et réclamant en toute logique leurs droits inaliénables au respect, à la dignité, à l’égalité et à la justice. L’après-7 janvier, c’est l’invalidation unanime de la parole des racisé-e-s dans les réponses politiques et l’analyse de l’événement.

Nos marges de manoeuvre étaient infiniment petites, car en France, le système est très efficace pour broyer les actions et/ou organisations entreprises par les racisé-e-s dans leur lutte contre le racisme et les discriminations en tout genre, alors que l’hypocrite mythe du colorblind est tenace – en France, les couleurs n’existeraient pas… La preuve dans les cités, il y a des blancs, des noirs, des arabes, de plus les couples « mixtes » sont très très répandus. Ce mythe de l’absence de « races » socialement construites a empêché et empêche toujours la verbalisation des problèmes raciaux étendus à toutes les sphères de la société française, au point que sa simple formulation serait du racisme (!!!). Cette structure a rendu déficitaire des espaces pacifiques d’actions politiques pour les racisé-e-s qui subissent maintes oppressions et pour certain-e-s de façon cumulative.

Je suis sidérée que des gens comme Jeannette Bougrab incriminent les rares espaces pacifiques s’inscrivant dans une tradition politique et sociale française d’organisation militante, collective et contribuant aux racisé-e-s d’être visibles, de s’exprimer, d’afficher leurs revendications, de débattre publiquement, de participer au jeu démocratique dans les « règles » françaises et de s’insérer complètement dans la société. Comment peut-on accuser, taper sans cesse sur les plus défavorisé-e-s puis s’étonner de la radicalisation extrême de certain-e-s ?

L’événement traumatique ne fait pas réfléchir… Bien au contraire, il pousse les gens dans leurs retranchements les plus vils, attise le feu de la haine, entérine la guerre idéologique du « choc des civilisations » lancée par l’Occident pour mieux justifier ses guerres impérialistes aux Proche, Moyen Orient, en Afrique et son maintien indispensable à la tête du monde.

Je ne me sens plus protégée car j’ai la conscience forte que le « vivre ensemble » est définitivement révolu en France, que les garde-fous de la démocratie ont disparu depuis bien longtemps. Je suis sûre qu’à compter de ce jour ma parole, mon exposition publique seront toujours minorisée voire vilipendée. Que ceulles qui éprouvent le ressentiment – assumé ou pas – de voir une femme noire se positionner avec aisance, détenir des savoirs, argumenter et agir seront là pour scruter la moindre faille afin de se jeter tels des vautours dans le sport prisé de la diffamation, du harcèlement, du mépris et des insultes négrophobes et sexistes.

Je me sens d’autant moins protégée que je n’ai pas la joie d’être en couple… ça peut paraître superficiel (quoique) mais je suis convaincue que pour être un-e bon-ne militant-e, il faut être entourée d’amour, vivre de compassion, d’empathie et être particulièrement serein-e dans sa tête ainsi que dans sa vie privée. Pour moi, cette sérénité serait plus propice si j’avais quelqu’un à mes côtés pour me soutenir dans mes actions, m’épauler dans mes décisions, me rappeler que je suis une « belle » personne à l’intérieur comme à l’extérieur ou me récupérer en cas de chute… Car comme l’a si bien rappelé mon amie Amandine Gay, en citant un de mes héros préférés, Spiderman, « un grand pouvoir implique de grandes responsabilités » et nos responsabilités sont lourdes, éprouvantes physiquement et psychologiquement.

Pourrais-je supporter les polémiques incessantes refusant ma rigueur intellectuelle de complexifier les situations politiques auxquelles nous faisons face en France, de prendre en compte mon expérience de femme noire issue de la classe moyenne très très basse ? Arriverais-je à me détacher des insultes négrophobes, du harcèlement des trolls, de la mauvaise foi des dominant-e-s ?

Pour le moment, je n’en sais rien, l’avenir me paraît juste affreusement sombre.

3 jours que je me lève avec une grosse boule au ventre et me questionne sur mes capacités à supporter cette nouvelle donne… Au point de réfléchir à partir du pays où je suis née, où j’ai grandi, où je me suis construite… Est ce que je pourrais vivre ailleurs qu’en France ? Sachant que mes voyages touristiques ont été aussi des moments d’expérience âpre du racisme et du sexisme ? Et si je pars, comment je fais ? Dois-je renoncer à tout ce que j’ai acquis à force de travail acharné, de persévérance et d’abnégation malgré les obstacles imposés par le système ? Dois-je tout abandonner ma famille établie ici, mon appartement que je projetais d’acquérir alors que je me stabilise enfin professionnellement, dans un métier qui me passionne et étoffe mon engagement politique…

Je ne m’attendais pas à devoir me poser toutes ces questions aussi tôt. Je savais qu’un jour ou l’autre, je serais amenée à me les poser mais j’avoue que je me disais « pas avant 2017 ! ».

Aujourd’hui, je n’imagine que l’arrivée du FN au pouvoir, un juge qui déclare un non lieu si j’intentais une procédure judiciaire pour attaque raciste, une police qui m’ignore si je me faisais agresser sexuellement, la peur de mettre au monde un fils qui éveillerait sans arrêt les soupçons, des collègues qui sortiraient les pires propos négrophobes devant ma face…

L’avenir est sombre car nos réactions, attitudes et points de vue sont condamnés par l’unanimité rangée dans l’analyse manichéenne, « Je suis Charlie » = être un défenseur de la liberté d’expression et de la démocratie » versus « Je ne suis pas Charlie » = être un apologue du terrorisme et de l’obscurantisme –

Cette position dangereuse refusant de tenir compte que pour certain-e-s la condamnation de l’acte terroriste ne passe pas par l’identification au journal Charlie Hebdo en raison de son islamophobie et de sa négrophobie avérées mais par le besoin de rappeler que #NousSommesEnsemble annonce des temps difficiles.

Or nous sommes en plein coeur de l’enjeu de l’événement : aller au delà de l’émotion pour embrayer de suite sur la réflexion politique et mieux contrer l’instrumentalisation par les instances politiques en notre défaveur, dénoncer l’explosion raciste qu’il a engendré.

En qualité de femme noire afroféministe, je n’envisage la lutte contre l’extrémisme que par l’affirmation d’un message d’amour #NousSommesEnsemble la solidarité et le soutien aux victimes directes, à leurs familles ainsi qu’à toutes les populations racisé-e-s françaises, victimes collatérales.

Mais je n’abdiquerai pas à mes principes… C’est pourquoi, je réitère qu’être anti-raciste c’est prendre en compte du contexte national de discriminations et de stigmatisations envers les racisé-e-s auquel le pouvoir médiatique participe – et dire cela ne justifie en rien le meurtre des journalistes de Charlie Hebdo mais rappelle que les médias ont un impact fort dans la société donc sont les cibles potentielles des extrémistes et du terrorisme. De même, qu’être anti-impérialiste c’est condamner les guerres impérialistes menées par la France causant des morts innombrables de racisé-e-s dans le monde, obligeant les survivants à fuir leurs territoires pour migrer vers l’Occident qui n’en veut surtout pas.  C’est s’offusquer du silence de la communauté internationale sur les 6 millions de morts au Kongo et les pillages scandaleux des ressources au Kivu, des interventions mortifères en Irak et en Afghanistan, de la contribution logistique et financière à l’essor de groupes « rebelles » ou islamistes déstabilisant les pouvoirs en place, perpétuant la balkanisation et du maintien de la dépendance politique, économique et culturelle des « pays en voie de développement ». Que cette violence commise sans susciter la moindre condamnation internationale ne peut qu’aboutir à des réactions et des conséquences tout aussi violentes. Que la politique « va t-en guerre » de Sarkozy et Hollande présageait des attentats sur le territoire français, pour qui suit un minimum l’actualité internationale de la France… Ce qui est arrivé n’est malheureusement pas une surprise.

L’anti-impérialisme est donc à mes yeux une nécessité, un moyen d’arrêter ces engrenages de la violence à toutes les échelles. Partout dans le monde, les inégalités sont de plus en plus fortes, les conflits liés aux intérêts individualistes sont aigus, l’infériorisation, la haine sont devenus la norme, le monde semble foutu…

Les jours à venir sont donc sombres car il ne faut pas se leurrer, peu de politicien-ne-s français-e-s sont capables de relever le défi de la condamnation et de la responsabilité d’éradiquer le renforcement des fractures sociales et « raciales » en France que les attentats ont remis à jour de manière brûlante…

Bref, j’ai la boule au ventre.

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Auteur : manyyyyyyyy

Jeune trentenaire, enseignante, afroféministe et panafricaine, je m'attèle à ce que le monde et moi cheminions vers plus de justice, de paix et d'amour.