Une histoire de peau, mon témoignage paru dans la revue Africultures, « Afropéa, un territoire culturel à inventer » n° 99-100

 

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C’était au temps des rencontres souhaitées, de la liberté tant désirée, de l’émulation intellectuelle stimulée… Je venais enfin d’obtenir mon bac avec mention, après de longues années de dur labeur, de mal-être lié à l’adolescence et de conflits récurrents avec des parents trop sévères… J’étais enfin là où je devais être: une adulte, étudiante à la faculté, dans une filière qui me passionnait plus que tout : l’Histoire.
C’était le temps d’une conscience aiguë de pouvoir enfin être moi-même, affranchie des contraintes de l’enfance sans pour autant savoir où j’allais, encore moins vers quoi je tendais…

Un soir d’hiver, de retour d’un cours d’histoire médiévale, je me regardais dans le miroir et je vis ce que j’avais toujours vu sans jamais comprendre ce que cela représentait : ma peau noire. … «Comment avais-je pu ne pas me rendre compte que j’étais noire ? »

Face à ce miroir, je me remémorai la réflexion d’une camarade de classe, plus tôt dans l’après-midi. Elle m’avoua au déjeuner que la première fois qu’elle me rencontra, elle était persuadée que j’étais une « racaille », mais qu’elle était bien contente de constater que ce n’était pas le cas. Puis, elle termina sa gifle verbale en affirmant, par un grand sourire aux lèvres, qu’en fin de compte, je n’étais pas vraiment noire car je m’exprimais particulièrement bien et faisais de longues études…

Voici donc le temps du désenchantement, du choc brutal, de la confrontation. Je faisais face à une réalité à laquelle je n’avais pas été préparée: devenir et n’être qu’une peau noire. Loin de l’enfance plus ou moins paisible, loin du melting pot de la petite ville périurbaine dans laquelle j’avais grandi, je découvrais et me mouvais dans un monde uniformément blanc, où l’on me renvoyait sans cesse à un continent que je ne connaissais pas, à une culture que je ne pratiquais pas, à des traits de caractère auxquels je ne correspondais pas…

« Non, je ne danse pas le coupé-décalé », « non, je ne cuisine pas tous les soirs du mafé », « non, je ne couche pas avec le premier venu », « non, je ne me suis jamais battue», «non je n’ai pas huit frères et sœurs», «Non, non, non et non.»…

Quelle était donc cette peau noire qui suscitait tant de fantasmes chez les autres et autant d’interrogations chez moi ?

 

 

  • Cette condition de nègre que je me suis mise à assumer 

Contrairement à Harry Roselmack, être ramenée à ma condition de nègre (1) ne m’a pas posé problème. À l’inverse, ce fut un retour sur moi-même salvateur car finalement j’étais forcée de m’interroger sur qui j’étais et sur ce que je souhaitais comme futur.

Étonnamment, déconstruire des années d’aliénation et de mystification a été très rapide mais en revanche très douloureux, car je partais de loin.
Il a d’abord fallu que je me rende à l’évidence : si j’étais aussi naïve, c’est que moi-même j’épousais un discours colorblind, auquel mon environnement plus au moins privilégié me permettait d’adhérer. Très longtemps, j’ai pensé, comme une grande majorité de Français, que la couleur de peau ne comptait plus dans notre société, que nous étions tous égaux, que nous avions dépassé la question de la «race» et que seul comptait les qualités individuelles pour réussir.

Malgré ce prof d’histoire-géographie qui m’affirma clairement, lors de mon choix d’orientation en Terminale, qu’en tant que femme noire, je ne réussirais jamais à devenir archéologue et devais me résoudre à être moins ambitieuse, malgré les blagues racistes incessantes lorsque je séjournais l’été en province ou en Suisse, malgré la remarque virulente d’un camarade de collège blanc qui refusa d’être mon petit copain car à ses yeux les noires n’étaient pas belles… Malgré tout cela, je ne voyais pas le racisme et j’estimais ne pas en subir… Pourtant il était bien là. À cause de cette peau noire. Il était là, prégnant, suintant et blessant mais telle une résiliente, je le niais en me disant qu’il était sporadique, juste l’œuvre de quelques ignorants et de beaucoup d’imbéciles.

Jusqu’au jour où le regard des autres m’a fait admettre que j’étais noire, « black », de «condition nègre». À cet instant où je suis devenue noire, j’ai compris le regard fuyant des camarades de TD au premier jour de la rentrée, les allusions sexuelles à chaque premier rendez-vous avec des hommes blancs rencontrés le temps d’une soirée. J’ai compris l’ordre du policier de garer ma voiture pour un contrôle de papier, lorsque je rentrais de soirée avec mes deux potes, un Noir et un Asiatique alors que des voitures de jeunes Blancs bourrés circulaient à toute allure. J’ai compris la remarque acerbe d’un maître de conférences sur la prétendue victimisation des Noirs concernant la responsabilité de la France dans l’esclavage, j’ai compris le sursaut horrifié d’une propriétaire parisienne en me présentant pour louer son appartement…

J’ai compris des tas de choses et ces choses faisaient mal, insupportaient, révoltaient. Il ne s’agissait que de discrimination, de mépris et de disqualification. Du constat amer que quoi que je fasse, je serai décrédibilisée car je n’étais pas vraiment légitime, pas vraiment à ma place.

(1) La France raciste est de retour, tribune d’Harry roselmack parue dans Le Monde, le 4 novembre 2013 http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/11/04/harry-roselmack- la-france-raciste-est-de-retour_3508055_3232.html

 

Le racisme était là, prégnant, puissant et je ne pouvais pas supporter, je devais agir !

Ma première source d’inspiration, comme de nombreux noirEs nés ou élevés en France, fut les Afro-Américains, ceci dès l’adolescence – je n’oublierais jamais la première fois que je découvris Brandy et ses magnifiques braids dans la série télévisée Moesha, sur la chaîne câblée MCM.

Seuls noirEs véritablement visibles, l’hégémonie culturelle états-unienne a offert au public du monde entier, des figures noirEs positives, diversifiées et bien plus ressemblantes aux noirEs de France que les rares modèles noirs présents dans le paysage audiovisuel français. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, je remercie cette hégémonie, qui m’a permis de voir des modèles de familles noires positives comme Cosby show, (La vie de famille) Family Matters ou encore (Ma famille d’abord) My wife and kids. Bien que très caricaturaux et reproduisant de nombreux stéréotypes raciaux, ils dégommaient les clichés persistants de pères absents, de mères tortionnaires, de maris infidèles, de jeunes noirs forcément drogués ou délinquants, de jeunes filles, mères-adolescentes et sans emploi.
Ma prise de conscience d’être noire s’est alors forgée en m’appropriant le combat politique des noirEs américains : je dévorais les écrits d’Angela Davis, Martin Luther King et Malcolm X, j’apprenais l’histoire des noirEs aux États- Unis, je me documentais sur leurs modalités de lutte et d’organisation, avec un gros faible pour les Black Panthers.

 

 

Grâce à ce moment très Black power, je m’affirmais pour la première fois de ma vie : Oui, j’avais la peau noire et j’en étais fière, non pas parce qu’elle résultait d’une réussite mais parce qu’elle était l’affirmation d’un monde beau par sa diversité humaine! Elle était le triomphe d’années de dénigrement. Et Surtout, elle était l’héritage de mes ancêtres. Je n’avais plus honte de me définir par le mot «noir», si tabou en France, je ne m’excusais plus lorsque je présentais mes cheveux crépus aux coiffeuses de Château d’eau, je chérissais mes traits négroïdes, alors qu’enfant, on se moquait sans cesse de mon gros nez.

Être noire n’était pas une atrocité physique qu’il fallait effacer à coup de crème éclaircissante, de défrisant ou de bistouri chirurgical. Être noire n’était pas une entité subalterne, attentiste ou menaçante. J’étais noire, j’étais belle et j’étais de plus en plus moi-même.

Cette période coïncidait avec un évènement important et significatif : les trois semaines de révoltes qui touchaient les banlieues françaises en 2005, suite à la mort tragique de deux adolescents de Clichy-sous-Bois.
Ma soif de mieux me connaître – et je dois dire même plus de me REconnaître – fut étanchée par la publication de nombreux ouvrages sur la question noire en France. Peu à peu, je m’intéressais au contexte français, lisant les classiques Aimé Césaire, Frantz Fanon, Cheik Anta Diop mais aussi les dernières études en vogue comme celle sur « La condition noire » de Pap Ndiaye.
Je participais aussi à des tas de colloques et conférences sur la place des noirEs dans la société française, leur histoire, leurs spécificités et sur la lutte anti- raciste.
Face à l’étendue du problème en contexte français, j’étais persuadée d’une nécessité absolue d’imiter les mouvements politiques noirs américaines. Seulement, penser et croire en cela, c’était omettre les spécificités historiques et sociales des noirEs de France ainsi que négliger ma propre histoire…

Heureusement, cette phase n’a pas duré longtemps! Très vite, j’ai compris qu’en me focalisant sur ma peau noire, dans une identité superficielle de « Noire de France », je restais dans le déni total et je cherchais à fuir cette terre à laquelle on me renvoyait.

 

  • Mon identité de noire d’origine africaine était-elle semblable à celle de noire-américaine ?  

 

«De quelle origine es-tu?», «d’où viens-tu?». Questions auxquelles aucun noirE n’échappe… Et en fatiguent plus d’un.

« Je suis d’origine congolaise », « je viens du Congo, le grand », « l’ex-Zaïre, oui la République démocratique du Congo, aujourd’hui ». Peu importe qui j’avais en face de moi, chaque conversation se polarisait sur mon origine, sans que cela m’offusque. Néanmoins, je percevais cette origine africaine de manière négative, inconsciemment. Ce regard aliéné voire raciste résultait d’un manque cruel de transmission de ma culture d’origine par mes parents. Plus je me conscientisais, plus je leur en voulais mais aujourd’hui, je sais.

Avec le temps, j’ai saisi et accepté pourquoi mes parents ne m’avaient pas appris le lingala, ni emmené au Congo. De toute façon, j’étais suffisamment grande pour remédier à cela et j’avais le droit d’avoir des failles…
La découverte des milieux panafricains a été un moment révélateur pour moi. Je m’intéressais désormais à l’histoire du Congo, à sa culture, ses logiques politiques, sociales et économiques.

Je saisissais que mon histoire était diamétralement différente de celle des Afro- américainEs et de celle des Afro-antillaisEs par ailleurs.
Eux sont nés de la capture, de la cassure et de la perte. Ils sont le fruit de la recomposition et de la réinvention bien qu’elles se soient faites à partir de brisures et d’acculturation forcée.

Alors que moi, j’étais une noire d’origine africaine, issue de parents nés et élevés au Congo qui avaient migré en France vers l’âge de 26 ans. Même si elle était partiellement effacée, je grandissais dans une culture bien vivante, préservée, aux racines vigoureuses, qu’il m’était facile de repérer, reconstituer bien qu’altérées par la colonisation.

Tous les jours, je baignais dans le son bruyant des discussions en lingala des tantines, des chansons entraînantes de Zaïko langa langa. Toutes les semaines, j’avais droit au pundu (plat de légumes congolais) ou aux mikate (beignets africains) de ma mère, aux repas du week-end. Tous les mois, il y avait les fêtes familiales où j’apercevais ce tonton sapeur, cette tantine aux mèches bleues, les cousins, cousines qui dansaient fièrement la dernière chorégraphie à la mode. Tous les ans, un membre de la famille du bled séjournait à la maison et me racontait des anecdotes du pays, de politique ou encore de l’ancien royaume Kongo. Pourtant, je ne pouvais m’empêcher de voir L’Afrique et particulièrement le Congo comme une étendue étrange. J’étais conditionnée – d’ailleurs, par beaucoup d’Africains de France – pour imaginer le continent comme un territoire, peuplé de sous-hommes «racialement» condamnés à rester dans l’obscurité de la sauvagerie. Grâce aux idées panafricaines qui prônent la déconstruction de cette Afrique, sans réelle pertinence tant elle est diverse et multiple, mais concrètement faussée et affaiblie par l’impérialisme occidental, je me suis lancée dans une quête de la véritable Afrique, d’un retour aux sources, dépouillé de préjugés.

  •  Aujourd’hui, je suis afropéenne

J’ai découvert ce terme, en lisant un recueil de nouvelles, Afropean soul, rédigé par celle qui allait devenir mon écrivaine préférée, Léonora Miano.

Ses œuvres et son formidable engagement ont eu l’effet d’une bombe dans ma vie de femme noire, toujours célibataire après 25 ans. Pour la première fois, je me reconnaissais dans un roman de fiction. À l’image de Akasha, Shale, Malaïka et Amahoro, protagonistes de Blues pour Élise ou Amandla de Tels des astres éteints, je me sentais plongée dans une sorte d’entre-deux, qui causait tiraillements et déchirements entre une culture afro et/ou africaine affirmée et une culture occidentale de fait, que toute la société semblait vouloir inconciliables.

Ma quête d’une Afrique plus authentique a pris fin le jour où j’ai pris la mesure de l’impossibilité matérielle d’appréhender cette africanité qui caractériserait l’âge d’or du continent avant l’arrivée des Européens.
Cette africanité essentialisée rassure et soulage beaucoup de noirEs, dans un monde où seuls les Blancs, les Arabes, les Asiatiques et même les natifs d’Amérique auraient érigé de grandes civilisations en écrivant, en bâtissant des monuments grandioses, en croyant en un seul dieu, en conquérant et instaurant des empires. La longue éviction des Africains dans l’histoire de l’humanité, l’effacement de leurs apports aux sciences et progrès humains, la simplification de leurs systèmes politiques, économiques, sociaux et religieux ont parachevé la représentation des noirEs en êtres «inférieurs». Cette quête a donc toute sa légitimité, aussi problématique soit-il car «réglementé» par l’Occident, le concept de «civilisation» doit aussi être constitutif des peuples afro-africains, puisque malheureusement, lui seul garantit l’humanité d’un peuple.

Aujourd’hui, cette quête je l’ai terminée, du moins je l’ai modifiée. Je ne cherche plus un rêve d’Afrique, je l’accepte telle qu’elle est. À la fois tout et rien dans mon existence.

À travers ma peau noire, j’ai repris possession de mon africanité.
Ma peau noire qui sert d’interface entre mon intériorité, indéfinissable, plurielle, sensible et l’extériorité d’un monde violent, suffisant et mouvant. Ma peau noire marque ma différence sociale due à l’expérience du racisme, et culturelle je suis et je resterai congolaise. Mais cette peau noire révèle surtout une africanité qui ne cherche plus à se camoufler. Au contraire, mon identité africaine se sait imparfaite, partielle et faillible.
C’est pour cela qu’aujourd’hui, je peux me définir comme une Afropéenne. Désormais, je suis lucide face aux pertes et aux manques qu’induit ma vie en France et comme les Afro-Américains et les Afro-Antillais, je me reconstruis à partir de cette perte. En adoptant définitivement le terme d’afropéen après la lecture du superbe essai de Léonora Miano Habiter la frontière, je me retrouvais actrice de ma propre identité. Me proclamer afropéenne, c’est me dire par moi-même et non plus par les autres. C’est prendre ma place, refuser l’invisibilité asphyxiante.

 

 

L’Afropéanisme est une façon de concilier, réapproprier, assumer et glorifier nos identités multiples. En me positionnant comme afropéenne, je saisis les convergences entre les diasporas noires aux histoires et trajectoires si différentes. Je vois enfin mes points communs avec les Afro-Américains et Afro-Antillais : un vécu singulier découlant d’une couleur de peau, décrite comme noire dans un environnement construit historiquement et socialement sur la domination blanche et le déni de l’héritage africain.

L’Afropéanisme est donc cette recomposition à laquelle les jeunes générations issues de l’immigration subsaharienne sont confrontées en la refusant ou en l’acceptant pour exister. Même si l’afropéanisme ne résout pas les divisions inéluctables à la « communauté noire » française – qui n’a de sens que la couleur de peau en regroupant des êtres aux situations sociales et personnelles très diverses – il constitue toutefois un lien essentiel et une volubilité indispensable dans la construction identitaire et politique de ces êtres ignorés et mal-aimés que sont les noirEs de France.

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Auteur : manyyyyyyyy

Jeune trentenaire, enseignante, afroféministe et panafricaine, je m'attèle à ce que le monde et moi cheminions vers plus de justice, de paix et d'amour.

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