Le racisme, fils de l’esclavage

PS : Je m’excuse de ma longue absence mais j’ai eu beaucoup à faire dans ma vie IRL 😀 j’espère revenir bientôt ! Merci à celles et ceux qui pointent le bout de leur nez sur mon blog ♥️♥️♥️

PUBLICATION DE MON ARTICLE PARU DANS LA REVUE « DEVOIR DE MÉMOIRE » SUR L’ESCLAVAGE TRANSATLANTIQUE ET POUR LEQUEL JE N’AI PAS ÉTÉ PAYÉE (Dont une grosse partie des contributeurs)

Le racisme, fils de l’esclavage

Si une histoire paraît taboue en France, c’est bien celle de la déportation des Africain-e-s vers les colonies d’Amérique et leur mise en esclavage, à partir du XVe siècle de notre ère. Une histoire si taboue qu’elle est quasi inexistante dans l’espace culturel et social français ! La très faible médiatisation des journées commémoratives telles que le 10 mai – journée nationale à la mémoire de la traite, de l’esclavage et de leur abolition (le 22 mai pour la Martinique et le 27 mai pour la Guadeloupe) montre à quel point l’histoire de l’esclavage des noir-e-s est à l’extrême périphérie de la mémoire collective française et reste cantonnée à une affaire de noir-e-s et/ou de DROM-COM. De même, le peu d’œuvres artistiques consacrées à ce pan de l’histoire, par manque d’investissements financiers et du désintérêt clairement exprimé par les tenants de la culture mainstream française, accentue l’apathie et entrave depuis des décennies une possible et nécessaire vulgarisation de l’événement. Cela se traduit aussi par une carence de départements universitaires, d’experts, de musées et expositions dédiés à l’histoire de l’esclavage.

Evidemment, l’École, lieu d’apprentissage par excellence, n’est pas en reste ! Abordée pour la première fois en classe de CM1, l’histoire de l’esclavage est trop souvent mise de côté par les enseignant-e-s, faute de temps car planifiée en fin d’année scolaire. Mais le plus alarmant a été la présentation officielle, en septembre 2015, de la première mouture des nouveaux programmes liés à la refondation de l’école. Cédant aux lobbies réactionnaires, attachés à une histoire strictement franco-centrée, le nouveau programme d’Histoire-Géographie éludait la question de l’esclavage en primaire, pour n’être vu que succinctement en classe de 4ème. Grâce à l’intervention du Comité National pour la Mémoire et l’Histoire de l’Esclavage (CNMHE) et de sa présidente, Myriam Cottias, le sujet est de nouveau inscrit dans le « cycle des approfondissements »[1]. Une telle occultation confirme que pour les métropolitains français, les DROM-COM et leur histoire ne font toujours pas partie intégrante de la nation française et de son histoire.

L’énergie déployée pour reléguer l’événement aux pages sombres de l’Histoire de France car il ne servirait à rien de ressasser le passé, qu’il ne faudrait pas incriminer la nation actuelle de fautes dont elle n’est pas directement responsable ou qu’il n’est pas question de se repentir, illustre le caractère éminemment politique de l’histoire de l’esclavage des noir-e-s. Par les réactions qu’elle suscite : exaspération, colère, honte, culpabilité, indifférence, on comprend bien que parler d’esclavage oblige le « pays des Lumières » à faire face aux contradictions qui ont accompagné sa construction « moderne ».

Comme tous les États de ce monde, l’État français s’est structuré sur le dos de certains groupes ethno-sociaux et si comme l’affirme la Constitution en vigueur, sa nation forme bien un tout indivisible, il se doit d’affronter « ce passé qui ne passe pas ». Car faut-il rappeler que depuis l’abolition de l’esclavage en 1848, les anciens esclaves et leurs descendants bénéficient de la nationalité française. Ce qui veut dire que dès le XIXème siècle, la France devient le deuxième pays occidental à posséder une importante communauté afro-descendante après les Etats-Unis. En effet, d’après l’estimation fournie par le CRAN – Conseil représentatif des associations noires – la France rassemble entre 3  et 5 millions d’afro-descendant-e-s ! Pourtant « noir-e » et « Français » sont difficilement pensés par les institutions…

Comment expliquer une telle dissociation ? Comment comprendre les incessantes discriminations subies par les populations afro-descendantes dans tous les domaines de la vie sociale ? Comment éradiquer le racisme systémique basé sur une hiérarchie d’ordre raciale… Ici le terme « race » désigne une catégorie sociale (donc non biologique mais construite) qui assimile les couleurs de peaux de blanche à noire à une série de valeurs, croyances, comportements traduits en stéréotypes, guidant les rapports des uns avec les autres… N’en déplaisent aux partisans de l’oubli, une lutte antiraciste sincère passe par la compréhension fondamentale que ces dynamiques sont un héritage de l’esclavage des noir-e-s. Nier que la négrophobie structurelle est le rejeton direct (certes déformé) de l’idéologie raciste bâtie à partir du XIVe siècle pour justifier et préserver l’esclavage des Africain-e-s durant quatre siècles, c’est condamner à l’échec la lutte pour l’égalité, la justice et la dignité des noir-e-s de France.

Mais pour admettre ce lien, il faut commencer par appréhender la spécificité de l’esclavage des noir-e-s d’Afrique par les Européens – et par la même occasion, casser l’argument douteux du « nous ne sommes pas les seuls à avoir esclavager les Africain-e-s, c’était très courant ! »

Pourquoi la traite des noir-e-s transatlantique se distingue t-elle des autres traites ? Pourquoi cet esclavage là se démarque des autres esclavages ?

Inscrit dans le mercantilisme naissant, l’esclavage transatlantique était à la base d’un commerce colonial prospère qui reposait sur l’exploitation d’une main d’œuvre abondante pour fournir les produits en vogue sur les marchés occidentaux (café, sucre, coton…). C’est ainsi que fut institué une logique quasi industrielle de la traite négrière, où la quête de rentabilité – peu de coûts pour un maximum de corps noir-e-s – s’est traduite par la déportation de 12 à 18 millions d’Africain-e-s entre le XVè et le XIXè siècle – d’après le CMHE.

Ce chiffre effrayant montre non seulement l’intensité et la férocité de ce commerce mais aussi son inhumanité… Et pour en arriver là, les Occidentaux ont dû noircir, rendre « nègres » les Africain-e-s. C’est à ce moment là que les peuples d’Afrique subsaharienne sont devenus les seuls peuples au monde, à être désignés par une caractéristique aussi unique qu’étrange – la couleur « noire » de leur peau… Alors qu’ils étaient connus voire présents sur le continent européen avant l‘époque moderne, pour la première fois, les Africain-e-s subsahariens ne venaient plus d’une région géographique ou d’une culture (comme le nom de l’ancêtre commun porté par la communauté permettait d’identifier) mais étaient juste des noir-e-s. C’est à ce moment là, que les Africain-e-s sont devenus une masse de corps noirs, nus, indistincts, dépeints comme des sauvages, sans civilisation et/ou qu’il fallait « reciviliser » par l’esclavage.

Une longue et efficace entreprise idéologique, corollaire à  la domination occidentale, a définitivement ancré la négrophobie dans le monde. Tout un imaginaire autour de la figure du noir-e est développé et entériné juridiquement en France, par le fameux Code Noir[2].  Celui-ci est le résultat concret d‘un arsenal de théories philosophiques, religieuses, sociologiques et anthropologiques visant à justifier  l’injustifiable, à expliquer pourquoi l’esclavage touchait « naturellement » les noir-e-s, pourquoi leur « race » les prédisposait à la servilité.

Voilà pourquoi, il faut considérer l’histoire de l’esclavage des noir-e-s, afin de montrer le non sens et le construit du « noir-e ». Être noir-e n’est pas une identité, existant par elle-même ou qui irait de soi…Être noir-e, c’est être perçu comme tel par le regard blanc. Être noir-e sous le regard blanc, c’est être assigné à des caractéristiques qui gomment les identités, cultures, environnements sociaux pour être réduits à des clichés dégradants, maintenant les noir-e-s dans un éternel statut d’infériorité. Avec l’esclavage, les noir-e-s sont résumés à des corps moches, nus, qu’on violente, tue, expose sans scrupules, des êtres humains sans histoire, sans raison. Et aujourd’hui, on a du mal à concevoir les noir-e-s comme PDG, cadres, top-models, scientifiques, leaders. À l’inverse, le blanc-he se construit comme référence normative de ce que serait l’humanité universelle… civilisé, doué de raison, beau, intelligent, au service du progrès…

Ces représentations forgées lors de l’esclavage et renforcées par la colonisation perpétuent au sein de la société française des pratiques inégalitaires, où la suprématie blanche s’appuyant sur un pouvoir exclusivement blanc excluant les noir-e-s (et se nourrissant de cette exclusion), des noir-e-s condamnés aux situations sociales et économiques difficiles. De même, les relations quasi exclusives des DROM avec la métropole, sur le modèle de la dépendance coloniale, avec une économie jalousement préservée entre les mains des Békés et le patronat métropolitain, maintiennent les noir-e-s dans le chômage, la violence et la pauvreté endémiques alors que les Antilles sont au cœur d’un continent en pleine ébullition économique.

Dans une France en pleine mutation démographique, culturelle et économique, où l’angoisse et la morosité semblent dominer, la question de l’esclavage des noir-e-s est au cœur même de son avenir ! Il est plus qu’urgent que la France se réconcilie une partie de ses citoyens pour qu’une véritable unité émerge, débarrassée de la négrophobie institutionnelle et idéologique qui gangrène toujours plus le pays [3] ! Ceci qu’elle le veuille ou non, ne serait-ce que par estime de ses Départements d’Outre-mer et de sa foisonnante et riche communauté afro –descendante, pleine de ressources.

[1] «Ecole primaire : l’enseignement de l’histoire de l’esclavage ajouté in extremis» par Sylvain Mouillard et Marie Piquemal, 8 octobre 2015, Libération.fr http://www.liberation.fr/politiques/2015/10/08/ecole-primaire-l-enseignement-de-l-histoire-de-l-esclavage-ajoute-in-extremis_1399837

[2] Le Code Noir et autres textes de lois sur l’esclavage, ouvrage collectif, 2006, Sepia eds

[3] Les propos de Henry de Lesquen dans l’émission Envoyé Spécial sur France 2 : « «L’explosion » du nombre de Noirs un danger « plus grave que l’islamisation » https://www.al-kanz.org/2015/10/09/henry-de-lesquen/

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Auteur : manyyyyyyyy

Jeune trentenaire, enseignante, afroféministe et panafricaine, je m'attèle à ce que le monde et moi cheminions vers plus de justice, de paix et d'amour.

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