L’afroféminisme de Many Chroniques – partie 1

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  • Il y a autant d’afroféminismes qu’il y a de femmes noires afrodescendantes vivant dans un monde blanc. 

On me demande souvent : « c’est quoi l’Afroféminisme ?! » et chaque fois, je suis incapable de répondre aisément à cette question… Bien qu’elle soit légitime, elle me paraît chaque fois étrange. Et lorsque je m’attèle à y répondre, je bafoue souvent les mots, obligée de rassembler mes idées. C’est la première fois qu’un mouvement politique résonne en moi si profondément… D’ailleurs, c’est toute la spécificité de l’afroféminisme, cheminer entre l’intime et le politique, le ressenti et l’intelligible, le vécu et la compréhension, en attendant sa lente et inéluctable théorisation, validée par les milieux académiques…

M’interroger sur l’afroféminisme, c’est forcément me demander de livrer mon « moi » intérieur. C’est aussi jouissif que déstabilisant car enfin j’existe, en tant que sujet et actrice politique, enfin la société me voit telle que je souhaite qu’elle me voit même si ce regard curieux enferme, déforme, oppresse tout en me fragilisant car je suis mise à nu.

Après tant d’années d’invisibilité totale, les yeux intéressés, hostiles me font tourner la tête… Plus que cela, ils sont effrayants. On ne se prépare jamais suffisamment au déni de l’autre face à ton évidence, à la réprobation haineuse de la masse face à ton amour, à la colère de la majorité face à ton apaisement.

Je comprends tout juste que ma simple prétention à l’existence – politique – menace, bouscule les rapports de force, remet en question des modes de vie, des schémas de pensées, qui sous couvert d’humanisme et de déclarations pompeuses telles que « liberté, égalité, fraternité », se complaisent dans la normalisation des inégalités, des injustices, des oppressions voire même dans la justification et la complicité de meurtres et de destructions en tout genre… Alors la plupart du temps, je suis dépourvue. J’aimerais avoir une réponse claire, précise, et toute faite, surtout, depuis que j’interviens publiquement.

Il me semble donc nécessaire de revenir sur mon parcours politique et de re-préciser mon positionnement afroféministe, fruit de mon individualité et donc pas tout à fait le même que celui de beaucoup de mes soeurs de lutte.

  • Afroféministe ?!?! Une féministe noire !?! Une féministe… tchip c’est quoi ce truc de blanc encore ?!!!

Quand on parle d’afroféminisme, l’écueil le plus fréquent est de supposer que celui-ci serait un dérivé du féminisme blanc, sa version « basanée » – pour ne pas dire sombre… Cette fausse croyance se justifie par l’utilisation et la ré-appropriation d’un terme intrinsèquement occidental et blanc, celui de « féminisme ». Car oui, lorsque nous parlons de « féminisme », nous parlons d’un « ensemble de mouvements et d’idées […] visant à établir l’égalité économique, politique, sociale, juridique, culturelle… entre les femmes et les hommes« , un ensemble né en Occident, résultant de dynamiques sociales et politiques endogènes à l’Occident patriarcal, cisgenré et impérialiste, portés par et pour des femmes blanches occidentales.

Lorsque nous, racisé-e-s, parlons de « féminisme », nous l’assimilons au contexte historique et socio-économique de son émergence : que l’émancipation partielle des femmes blanches a été permise au moment où l’Occident accédait à d’énormes stocks de richesses dans divers espaces du monde, exploitait et minorait d’autres peuples, d’autres catégories sociales nées de ces sociétés impérialistes – les esclaves, les colonisé-e-s puis les racisé-e-s – accordant toujours un peu plus de ressources accessibles aux femmes blanches… parce que blanches.

Lorsque nous parlons de « féminisme », nous n’oublions pas que longtemps et toujours les stratégies féministes se sont faites dans l’intérêt de préserver la « race blanche » et sa culture hégémonique dite « universaliste » au détriment des racisé-e-s, des cultures, des savoirs, des philosophies et des politiques non blanches, plus encore par l’effacement de concepts et pratiques qui n’écrasaient pas autant les femmes et les personnes non binaires. [Pour approfondir le sujet, je vous recommande l’ouvrage Les féministes blanches et l’empire de Félix Boggio Ewanjé-Epée et Stella Magliani-Belkacem]

Alors pourquoi utiliser une expression aussi blanche que « féminisme » quand on prétend vouloir sortir de la blanchité ?

L’hégémonie occidentale (main)tient sa puissance grâce à la « colonisation des esprits » -pour reprendre l’idée de Ngugi Wa Thiong’o. La façon de penser, de se représenter le monde, les valeurs et les croyances dominantes de nos sociétés – l’epistémè [défini dans l’excellent ouvrage « Afrotopia » de Felwine Sarr] – sont blanches et occidentales. Malheureusement, nous vivons dans un monde incapable de penser en dehors de cet epistémè « blanc ».

Même si cela veut dire subir un imaginaire collectif hyper négatif dans nos cercles de base, c’est-à-dire nos communautés afrodescendantes, le choix de ce terme s’explique comme une stratégie politique efficace, donc purement pragmatique. En effet, le terme « féminisme » est lisible de tou-te-s et renvoie de suite à un combat politique centré sur les femmes, un truc concernant leurs droits, interrogeant leur place.

Toutefois, et c’est ce qui fait la force de l’afroféminisme, l’anomalie du terme « féminisme » est problématisée. Nous sommes conscientes de l’immense enjeu de pouvoir de re-définir ce terme. En attendant que l’alternative arrive, un des buts du moment est de parler à tou-te-s, d’inscrire nos actions politiques dans la situation d’urgence actuelle : la reconnaissance de problèmes et d’oppressions spécifiques aux femmes noires afrodesendantes et en réponse, un mouvement politique de femmes noires afrodescendantes par et pour les femmes noires afrodescendantes vivant en Occident.

  • « Le féminisme expliqué aux panafricains », mon acte de naissance politique :

Ce post, visible dans mes archives a été le plus vu/lu – et plagié par ailleurs 😔. Il était l’aboutissement d’une réflexion que je ne savais pas encore décisive. Il était surtout un appel vif, motivé par la frustration d’être seule face aux frères panafricains misogynes comme pas possible, seule face aux sœurs occupées à correspondre à la respectabilité blanche et bourgeoise, seule à vouloir réconcilier ma culture de base et mon identité de descendante kongolaise sans subir l’invisibilisation et les injonctions erronées des militants antiracistes.

À aucun moment dans ma vie, je me suis pensée comme femme avant tout. J’ai toujours su que j’étais d’abord noire, africaine, d’origine kongolaise. Ceci dit, grâce à ma grande faculté à nier la souffrance, j’ai longtemps vécu dans le monde bisounours du colorblind, bien qu’ayant subi des vexations et des agressions négrophobes dès ma plus tendre enfance. Une cécité d’autant plus pernicieuse que mon parcours scolaire satisfaisant me donnait le privilège d’être une « noire exceptionnelle ». Vous savez ce genre de contradiction (qui n’en est pas une) à laquelle la suprématie blanche vous habitue, et me permettait d’être bien « intégrée » car j’assimilais les codes, la vision du monde et les mimiques des blanc-he-s dominants au point qu’un jour, une camarade de fac m’affirma sans sourciller : « non mais toi, tu n’es pas vraiment noire »…

C’est d’ailleurs à l’université, que j’ai essuyé la première grosse claque de ma vie : découvrir que j’étais noire… dans un monde blanc. De fait, je voyais mes ambitions profesionnelles, amoureuses et politiques freiner, mon accès au bien-être et au bonheur compromis sans justification autre que ma « noirceur » de peau. Dans mon post « le jour où j’ai su que j’étais noire », je relate avec beaucoup d’émotions et de recul, la façon dont j’ai compris qu’être identifiée « noire » en France est préjudiciable. Que cette peau, qualifiée de « noire » par les autres, engendre un tas de préjugés, de stéréotypes et d’inconvénients matériels, concrets.

Mes années étudiantes ont ainsi été marquées par ma nécessité absolue de sortir de l’aliénation, de ne plus me concentrer sur « l’extérieur » comme tout-e jeune a l’habitude de faire en cherchant et en conquérant sa place. Il ne s’agissait plus seulement de devenir « quelqu’un-e », sommation de la société individualiste, mais de contrecarrer l’expérience négrophobe et ses effets destructeurs en me cherchant moi. Voilà pourquoi mes premiers combats ont été résolument tournés vers ma condition de noire en France.

Que signifie cette couleur noire ?  d’où vient-elle ? Pourquoi suis-je noire et d’autres ne le sont pas ? Qu’est ce que ce « continent noir » où je n’avais jamais posé un pied mais auquel on me renvoyait sans cesse ?

Le panafricanisme [pour en savoir davantage, un livre de référence à lire à tout prix, Africa unite ! Amzat Boukari-Yabara] m’a sauvé et réconcilié avec moi-même, parce que j’ai pu comprendre la trajectoire migratoire de mes parents et la légitimité entière de ma présence en France, connaitre l’histoire de mon territoire d’origine, me rattacher à mes ancêtres, re-pénétrer un univers dans lequel les miens et moi-même avions, ont et auront toujours existé par et pour nous-mêmes, sans référence blanche et occidentale. Mais mes premières entrées dans le milieu panafricain francophone d’Ile de France m’ont laissé pantoise. Je constatais que ce que l’on reprochait aux blanc-he-s, invisibiliser et exclure les noir-e-s afrodescendant-e-s et l’Afrique de « l’humanité », se reproduisait dans les sphères militantes panafricaines en gommant et en rejetant l’apport des femmes noires afrodescendantes et africaines dans les luttes contre l’impérialisme occidental.

Mais grâce à ma formation d’historienne et aux armes infaillibles du panafricanisme comme la re-possession d’un passé volontairement caché et falsifié par le système, j’ai enquêté et reçu une magnifique histoire de luttes portées par mes aïeules.

C’est pour honorer les combats de toutes celles qui m’ont précédé que j’ai écrit « le féminisme expliqué aux panafricains ».  Pour moi, être militante afroféministe et écrire sur ce blog en tant que telle, c’est être une héritière. Une héritière digne qui glorifie et acquitte celles qu’on évince sciemment, sans cesse.

Je ne suis pas la nouveauté mais la résurgence de celles qu’on a voulu enterré, loin de la mémoire collective pour mieux dominer leurs descendantes.  Je ne suis pas une innovation hybride mais le prolongement d’une histoire intellectuelle et militante riche de celles qui ont subi et affronté la rencontre violente d’un monde devenu « noir » et « blanc ».

Je suis une héritière et je ne cesserai jamais de remercier mes aïeules pour toute la force qu’elles m’ont transmises et de m’avoir donné la possibilité de retrouver cette force. En me déclarant afroféministe, je ne suis rien d’autre qu’une héritière. Une héritière fière de bénéficier d’un tel leg, humble au regard de ce que les femmes africaines et afrodescendantes ont affronté et ô combien solide pour continuer ce combat toutes ensemble.

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Auteur : manyyyyyyyy

Jeune trentenaire, enseignante, afroféministe et panafricaine, je m'attèle à ce que le monde et moi cheminions vers plus de justice, de paix et d'amour.

5 réflexions sur « L’afroféminisme de Many Chroniques – partie 1 »

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