Quand la justice française met en danger la vie des petites filles noires

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En cette journée internationale dédiée à la lutte contre les violences faites aux femmes et aux minorités de genre, ByUs Media invite la bloggeuse afroféministe Many Chroniques à revenir sur l’affaire Justine, entre colère et combativité…

Qui protège nos petites filles noires de la violence sexiste et raciste ? Certainement pas l’institution judiciaire française…

En effet, le mardi 7 novembre dernier a été un jour sombre pour la probité de l’État et surtout pour la communauté afro-caribéenne.

L’affaire remonte à l’été 2009. Justine* d’origine kongolaise, est âgée de 11 ans quand celui qui la viole, d’origine cap-verdienne, âgé de 22 ans, l’aborde en bas de son immeuble alors qu’elle joue avec une copine. L’emmenant dans un parc, le pédocriminel la déshabille, l’ordonne de se coucher, lui tient les mains et ignore le refus de la petite fille effrayée. De cet acte ignoble, Justine, à peine sortie de l’enfance, donne naissance à un autre enfant, placé en famille d’accueil.

Malgré la narration de ces faits, la cours d’assises de Seine-et-Marne de Meaux a acquitté le pédocriminel en expliquant qu’aucun des éléments constitutifs du viol, à savoir la menace, la violence, la contrainte ou la surprise ne serait établi et qu’un doute subsiste quant à la capacité du pédocriminel à prendre conscience du caractère contraignant de son acte…

Comment en est-on arrivé à un tel déni de « justice » ? Comment l’indécence et l’immoralité ont pu devenir à ce point la norme ? À aucun moment, le jury ne mentionne l’âge de Justine dans son rapport final mais se positionne intégralement dans le point de vue du violeur, invisibilisant la petite fille, victime inexistante…

La souffrance physique et mentale subie par le corps à peine pubère, l’acte sexuel arraché et illégal, la grossesse endurée, l’isolement, l’incompréhension, la destruction morale et sociale qui s’ensuit ont été balayés d’un revers de la main, effacés, niés par la justice française.

Comment comprendre un tel manque d’empathie si ce n’est de (re)préciser que face aux jurés, Justine est avant tout une noire et que l’argument du pédocriminel sur la « chaleur africaine » qu’elle aurait dégagé du haut de ses 11 ans, est une raison suffisamment valable pour commettre un viol sur mineur.

Nos petites filles noires n’échappent pas à la misogynoir !

Dans l’article du journal LeParisien relatant l’affaire, la journaliste suit l’argument de la chaleur africaine d’un « sic » pour marquer son étonnement, son choc… Donc, en 2017, malgré la présence de la deuxième plus grosse communauté afro-descendante en Occident (après les États-Unis) et la sortie du film d’Amandine Gay, « Ouvrir la voix », des personnes découvrent le regard sexiste et raciste que porte la société française sur les femmes noires et par extension sur les petites filles noires…

Pourtant, en tant que femme noire née et grandie en France, je peux vous garantir que la misogynoir est notre lot quotidien. Chaque femme noire vivant dans un monde blanc est prisonnière, plus ou moins consciemment mais toujours malgré elle, dans un tas de stéréotypes racistes qui prennent des formes particulières dès lors qu’il s’agit des femmes. Des stéréotypes hérités de la longue et douloureuse histoire de la mise en esclavage des noir-e-s et de la colonisation par la France.

 La misogynoir, une tradition française désormais institutionnalisée

Il est évident que la défense de l’accusé a touché « la corde sensible » des jurés de Meaux, en invoquant une prétendue chaleur africaine chez Justine.

D’une grande habilité, le pédocriminel, lui-même d’origine africaine, a mobilisé tout un imaginaire raciste, sexiste déshumanisant les femmes noires et toujours performant dans la société française. Construit pour justifier l’esclavage et la colonisation, le cliché des femmes africaines à moitié nues, exposant leurs seins à la vue de tous, révélant des mœurs légères, des pratiques sexuelles immorales ou encore une sexualité débordante, a privé Justine de son innocence et la réduite à un stéréotype.

C’est ce cliché, s’appliquant à toutes les femmes non blanches, qui a permis le viol systématique de celles-ci par les colons européens, très souvent dans le cadre de relations de concubinage, de facto forcées et contraignantes en situation coloniale.

C’est ce cliché qui explique cette complaisance autour du peintre Gauguin toujours encensé – un biopic est sorti en septembre 2017 – malgré sa pédocriminalité avérée. En effet, lors de son séjour à Tahiti, atteint d’une maladie sexuellement transmissible, la syphilis, le peintre eut diverses relations avec des tahitiennes de 14 ans puis « épousa » une pré-adolescente, âgée de 13 ans, nommée Tehura alors qu’il en avait 43.  Un acte totalement illégal en métropole à l’époque (1891) !

Gauguin – Voyage de Tahiti est un film français réalisé par Édouard Deluc, sorti en 2017

Comment expliquer que cela puisse moins choquer, moins interpeller, si ce n’est le racisme qui conditionne un sexisme propre aux femmes racisées en général, une misogynoir propre aux femmes noires en particulier.

La misogynoire adultifie les petites filles noires perçues comme moins innocentes dans les sociétés blanches 

Un rapport états-unien mené par le Centre d’étude de la pauvreté et des inégalités de l’université de droit de Georgetown, datant de 2014,  révèle que les filles noires âgées de 5 à 14 ans sont privées de ce qui fait l’essence même de cette période cruciale de la vie : l’innocence. En effet, d’après ce rapport,

Les filles noires sont perçues moins innocentes, ayant moins besoin de soins, de protection et de soutien que les petites filles blanches au même âge. Elles sont également perçues comme étant plus indépendantes et plus informées sur des sujets d’adultes, notamment le sexe.

Et cette absence d’innocence chez les petites filles noires vient d’être officialisée par la justice française. Par sa décision d’acquittement, la juridiction de Meaux stipule clairement qu’une petite fille noire est en faute, du moins, porte l’entière responsabilité du viol subi, en provoquant un désir sexuel chez un adulte. Certains vont jusqu’à s’interroger de pourquoi Justine a suivi le violeur dans le parc…  Doit-on rappeler qu’il est de notre devoir d’adultes de faire preuve d’indulgence et de maturité en présumant que tout enfant de 11 ans manque de discernement, contrairement à ce sale type, sans oublier le rapport d’autorité qui s’établit de facto entre un mineur et un adulte plus encore entre un homme et une petite fille !

La partie 2 de cet article sera publié très prochainement.

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L’afroféminisme de Many Chroniques – partie 1

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  • Il y a autant d’afroféminismes qu’il y a de femmes noires afrodescendantes vivant dans un monde blanc. 

On me demande souvent : « c’est quoi l’Afroféminisme ?! » et chaque fois, je suis incapable de répondre aisément à cette question… Bien qu’elle soit légitime, elle me paraît chaque fois étrange. Et lorsque je m’attèle à y répondre, je bafoue souvent les mots, obligée de rassembler mes idées. C’est la première fois qu’un mouvement politique résonne en moi si profondément… D’ailleurs, c’est toute la spécificité de l’afroféminisme, cheminer entre l’intime et le politique, le ressenti et l’intelligible, le vécu et la compréhension, en attendant sa lente et inéluctable théorisation, validée par les milieux académiques…

M’interroger sur l’afroféminisme, c’est forcément me demander de livrer mon « moi » intérieur. C’est aussi jouissif que déstabilisant car enfin j’existe, en tant que sujet et actrice politique, enfin la société me voit telle que je souhaite qu’elle me voit même si ce regard curieux enferme, déforme, oppresse tout en me fragilisant car je suis mise à nu.

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